Quatre communiqués, quatre tons. Au lendemain de l’arrêté du 27 octobre qui suspend pour trois mois le parti d’Issa Tchiroma Bakary, le MP3 et le MANIDEM condamnent, l’UDC s’interroge et le PCRN plaide l’apaisement. Un enjeu traverse trois des quatre textes : l’échéance électorale.. Récit !!
Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a signé le 27 octobre 2026 un arrêté qui suspend pour trois mois toutes les activités du Front pour le Salut National du Cameroun (FSNC) sur l’ensemble du territoire. Le texte interdit toute activité du parti pendant cette période et expose les contrevenants à des poursuites. Gouverneurs, préfets et sous-préfets sont chargés de son application.
L’arrêté énumère cinq motifs, tous liés à des faits survenus « pendant et après » la présidentielle du 12 octobre 2025 : « appel à l’insurrection, atteinte à l’intégrité territoriale, incitation à la violence, troubles graves à l’ordre public et résidence à l’étranger de l’un des dirigeants statutaires ». Il évoque aussi des condamnations prononcées par le Tribunal militaire de Yaoundé lors de son audience du 8 octobre 2026.
MP3 : « un acte exclusivement politique »
Le Mouvement Patriotique pour la Prospérité du Peuple, que préside Hiram Samuel Iyodi, est le premier à réagir. Son bureau politique exprime sa « profonde indignation » et dit voir dans l’arrêté une décision qui soulève de « graves préoccupations » pour les libertés politiques et la séparation des pouvoirs. Le texte interroge d’abord la procédure. Une suspension intervenue « hors de toute procédure judiciaire », plus d’un an après les faits invoqués et alors que la responsabilité du parti reste, selon le MP3, « à établir », lui paraît constituer une entrave grave aux libertés d’expression et d’association. Des condamnations de personnes physiques, ajoute-t-il, ne sauraient suffire à établir la responsabilité collective d’une organisation.

Vient ensuite le calendrier. Le MP3 relève une « coïncidence troublante » : les trois mois de sanction couvrent précisément la période où devrait intervenir la convocation du corps électoral pour les législatives et municipales de 2027. Il parle d’une « instrumentalisation continue » du pouvoir exécutif à des fins de paralysie de l’opposition. Le parti qualifie la décision d’« acte exclusivement politique » et demande au Premier ministre qu’elle soit « purement et simplement annulée ». Il conclut sur une formule : aucune autorité ne devrait se placer « au-dessus des principes qui fondent la République ».
MANIDEM : « halte à l’embuscade politique »
Le Mouvement Africain pour la Nouvelle Indépendance et la Démocratie, qui avait investi Maurice Kamto pour la présidentielle de 2025, adopte le ton le plus virulent. Sa déclaration, signée à Douala le 28 octobre par son président Valentin Dongmo, qualifie l’arrêté de « décision inique » et de « manœuvre grossière » du pouvoir RDPC « en déclin ». Le parti y lit une entourloupe destinée à écarter les « principaux adversaires » du jeu politique, afin d’assurer aux candidats du pouvoir un « score confortable » aux municipales et législatives à venir. Il reproche au parti au pouvoir, « incapable de battre ses adversaires dans les urnes », de gagner sur « tapis vert » par des mesures autoritaristes.

Le texte parle de « forfaiture » et se clôt par un cri : « SHAME ». Il n’y est question ni des motifs de l’arrêté ni des condamnations du Tribunal militaire. Le MANIDEM s’attache au seul effet électoral qu’il prête à la mesure. Il appelle tous les acteurs politiques et le peuple à ne pas céder à cette « provocation » et à s’organiser pour infliger une « défaite mémorable » aux « fossoyeurs du Kamerun ». Le communiqué est cosigné par Noël Zambo, secrétaire national à l’Organisation, et Bedimo Kouo, chargé de la Communication.
UDC : deux questions et une exhortation
L’Union Démocratique du Cameroun, que dirige Hermine Patricia Tomaïno Ndam Njoya (1,66 % à la présidentielle de 2025), prend acte de la suspension « avec étonnement et interrogation ». Sa déclaration reprend les motifs du MINAT, puis rappelle le verdict rendu le 8 octobre par le Tribunal militaire de Yaoundé. Elle évoque les nombreux Camerounais qui ont écopé de lourdes peines et ceux qui « croupissent encore dans nos geôles sans être jugés ».
L’UDC pose deux questions. La première porte sur les « non-dits » d’une suspension intervenue un an après le scrutin : s’agit-il d’une mesure conservatoire ou d’une sanction qui s’ajoute à celle de la justice ? La seconde touche au calendrier : la mesure vise-t-elle expressément à empêcher les candidats du parti de se préparer sereinement aux prochaines échéances ?

Le parti ne condamne pas, il exhorte. Il demande aux autorités de tout mettre en œuvre pour que les législatives et municipales couplées soient « les plus inclusives possibles », et refuse de « souffler davantage sur les braises » dans une société qu’il décrit comme « hautement clivée » et « chauffée à blanc de toutes parts ». Son texte s’achève sur un appel à tous les acteurs du processus électoral à s’émanciper des divisions, pour qu’à la sortie des urnes « seule la voix du peuple souverain camerounais prime ».
PCRN : « Il faut apaiser ! »
Le Parti Camerounais pour la Réconciliation Nationale, de Cabral Libii (3,41 % en 2025), choisit un autre registre. Son communiqué presse-radio, signé à Yaoundé le 28 octobre par son porte-parole national Christian Ndjock Nkongo, réaffirme d’abord son attachement à l’État de droit, au respect des lois et à la préservation de l’ordre public. Le PCRN estime néanmoins que l’opportunité de l’arrêté « mérite d’être appréciée » à l’aune du contexte : tensions larvées, crise de confiance envers les institutions, montée des « grégarismes identitaires et communautaires ». L’heure, selon lui, est davantage à l’apaisement qu’à l’exacerbation. Il invite donc Paul Atanga Nji à reconsidérer sa décision.

Le texte est le seul à s’adresser aussi à Issa Tchiroma Bakary. Le parti l’invite à privilégier le retour dans le cadre politique légal et républicain, en prenant part aux scrutins à venir, et évoque dans le même paragraphe l’« admirable performance électorale » de 2025, qui mériterait d’être convertie en représentation institutionnelle. Le PCRN plaide enfin pour le dialogue : « La paix n’exclut pas la fermeté, le respect de la loi n’exclut pas le dialogue. » Il appelle pouvoirs publics, responsables politiques et forces vives à la retenue et à la « responsabilité historique ».
FSNC : « un non-événement » et une « grossière mise en scène politique »
Le Front pour le Salut National du Cameroun est le dernier à répondre, par un communiqué de presse signé à Yaoundé le 28 octobre 2026 par son Secrétariat national à la Jeunesse, chargé de la Communication. Le parti dit avoir « pris acte » de la décision de Paul Atanga Nji et la qualifie de « non-événement » et de « grossière mise en scène politique ». Le texte ne reprend aucun des cinq motifs de l’arrêté et ne mentionne ni les condamnations du Tribunal militaire ni la résidence à l’étranger de son président.
Son argument central est chronologique. Le FSNC rappelle qu’au lendemain de la présidentielle du 12 octobre 2025, Issa Tchiroma Bakary avait « publiquement et sans ambiguïté » acté le retrait total du parti de tout processus électoral ultérieur, par refus de servir de caution à des « simulacres démocratiques ». Cette position, assure le communiqué, a été « largement relayée » et « demeure inchangée ». Des médias avaient pourtant fait état, durant l’année, d’une annonce de participation aux scrutins de 2026, ensuite abandonnée.

De ce principe découle la question que la direction du parti dit se poser sur la « pertinence juridique et politique » de la mesure : pourquoi suspendre une organisation qui a déjà décidé de se mettre en retrait de l’agenda électoral ? Sanctionner un parti qui boycotte volontairement les échéances du pouvoir « relève d’une absurdité manifeste », écrit-il, et cette « manœuvre administrative désespérée » ne saurait masquer la réalité issue des urnes, où le rejet du système aurait été « massivement exprimé ».
Le FSNC affirme qu’« une conviction politique ne se bâillonne pas par une décision administrative » et qu’aucune menace n’intimidera une formation « engagée pour le salut de la nation ». Il voit dans cet arrêté une « énième tentative d’intimidation », qui traduirait la « fébrilité » et la « panique » d’un pouvoir « aux abois ». Le parti se dit enfin « serein, déterminé et profondément ancré dans ses convictions républicaines ». Aucun recours devant les juridictions administratives n’est annoncé dans le texte, et Issa Tchiroma Bakary n’y est pas cité comme signataire.
Hors course avant la suspension
Les réactions dessinent une opposition à plusieurs voix. Le MP3 et le MANIDEM contestent la mesure, l’UDC l’interroge sans la condamner, le PCRN la met en balance avec un impératif de paix, et le FSNC la juge sans objet. Trois textes sur quatre ramènent l’arrêté à l’échéance électorale. La suspension, qui court jusqu’au 27 janvier 2027, enjambe la période où le corps électoral doit ( peut ) être convoqué, entre le 20 décembre, échéance du mandat des députés, et février, celle des conseillers municipaux.
Or la mesure frappe un parti qui s’était, de son propre aveu, mis hors course. Le FSNC avait boycotté les élections régionales du 30 novembre 2025. Issa Tchiroma Bakary avait ensuite fait savoir, par la voix de sa porte-parole Me Alice Nkom, que le parti n’irait ni aux législatives ni aux municipales et que son comité central ne ferait aucune investiture. Le communiqué du 6 février 2026 a réaffirmé cette ligne, et c’est elle que le FSNC oppose aujourd’hui à l’arrêté : on ne sanctionne pas, écrit-il, un parti qui boycotte.
Cette ligne n’a pourtant pas été tenue sans heurts. Début 2026, Me Alice Nkom s’adressait à des militants engagés pour battre le RDPC dans certaines circonscriptions, et le mot du président national restait attendu. Selon certains médias, elle plaidait pour une présence aux scrutins locaux afin de ne pas laisser le champ libre au parti au pouvoir. Pour l’analyste Edmond Kamguia, le boycott aurait été une trahison envers l’électorat et les partisans du parti. À l’inverse, Joseph Espoir Biyong, adjoint au maire de Douala 5e, avait pris sa carte du FSNC en février en se réclamant du boycott.
C’est dans cet entre-deux que tombe l’arrêté. Il interdit « toutes les activités » du parti, sur tout le territoire, pendant trois mois. Le texte ne distingue pas entre la direction en exil et les militants qui pouvaient encore envisager une candidature locale. L’UDC pose la question de front : la mesure vise-t-elle à empêcher les candidats du parti de se préparer ? Les motifs invoqués, dont la résidence à l’étranger d’un dirigeant statutaire, relèvent de l’administration et non d’une décision de justice, alors que des procédures judiciaires sur les événements postélectoraux sont en cours. Le ministre avait déjà recouru à ce type d’arrêté en décembre 2024 contre le REDHAC, dont Me Alice Nkom préside le conseil d’administration.
Du MP3 au PCRN, chacun a placé la suspension sur son terrain : celui du droit, celui du calendrier, celui de la paix. Le FSNC, lui, l’a placée sur le sien : celui d’un boycott pleinement acté.








