« L’Afrique n’est pas un problème à résoudre, mais une richesse à comprendre ». La phrase de Boutros Boutros-Ghali, à la fois sobre et profondément politique, résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. En distinguant, pour sa toute première édition, le professeur Maurice Kamto aux côtés du juriste tunisien Yadh Ben Achour, le Prix international qui porte le nom de l’ancien Secrétaire général des Nations unies ravive une certaine idée du monde. Derrière la distinction, une interrogation demeure : qui était Boutros Boutros-Ghali, que consacre réellement ce prix naissant et que dit-il, en creux, de l’état contemporain du multilatéralisme, de la place de l’Afrique dans la pensée juridique mondiale et de la persistance d’une parole qui refuse de céder à la force brute.
Boutros Boutros-Ghali, un siècle dans une vie
Boutros Boutros-Ghali ne fut jamais un homme de circonstances. Il fut un homme de structure, de pensée et de durée. Le réduire à son passage au Secrétariat général des Nations unies serait méconnaître une trajectoire intellectuelle et politique qui épouse, presque point par point, les grandes fractures du XXᵉ siècle et les incertitudes du début du XXIᵉ.
Né en 1922 au Caire, dans une Égypte encore marquée par la tutelle coloniale et les tiraillements identitaires, Boutros-Ghali grandit au carrefour de plusieurs mondes : l’Afrique, le monde arabe, la Méditerranée et l’Europe juridique. Cette pluralité n’est pas un décor, elle devient une méthode. Très tôt, il fait le choix du droit international, non comme discipline abstraite, mais comme outil d’émancipation des États faibles, persuadé que seule la règle commune peut contenir l’arbitraire des puissances.
Universitaire avant d’être diplomate, professeur avant d’être homme d’État, il forme des générations de juristes et participe à l’élaboration d’une pensée juridique profondément marquée par le Sud global. À contre-courant d’un droit international longtemps façonné par les anciennes puissances coloniales, Boutros-Ghali défend une vision coproduite du droit, dans laquelle l’Afrique et le monde arabe ne sont pas de simples récepteurs de normes, mais des acteurs à part entière de leur fabrication.
Son entrée dans la haute diplomatie égyptienne, comme ministre d’État aux Affaires étrangères, ne rompt pas ce fil intellectuel. Lors des accords de Camp David en 1973, il apparaît comme l’un des artisans d’un compromis historique dans une région minée par la guerre. Là encore, le juriste ne s’efface pas derrière le négociateur : pour lui, la paix durable ne peut être qu’adossée à des engagements juridiquement structurés, même imparfaits.

L’année 1992 marque un tournant. Boutros Boutros-Ghali devient Secrétaire général des Nations unies, au moment précis où le monde bascule. La guerre froide est terminée, mais l’illusion d’un ordre pacifié s’effondre rapidement. Les conflits se multiplient, souvent internes, souvent sanglants, tandis que le Conseil de sécurité demeure paralysé par les intérêts divergents des grandes puissances.
C’est dans ce contexte que Boutros-Ghali tente d’imposer une vision qui tranche avec la logique dominante. Avec L’Agenda pour la paix, il théorise la prévention des conflits, la diplomatie préventive, le maintien et la consolidation de la paix comme piliers centraux de l’action internationale. Avec L’Agenda pour le développement, il affirme que la sécurité ne peut être dissociée de la justice sociale, du développement économique et de la réduction des inégalités. Une pensée ambitieuse, cohérente, mais souvent en décalage avec les rapports de force réels.
Son mandat est marqué par des crises majeures — Somalie, ex-Yougoslavie, Rwanda — qui mettent crûment en lumière les limites du système onusien. Boutros-Ghali ne s’en exonère pas. Il assume publiquement les contradictions d’une organisation internationale sans armée propre, dépendante de la volonté politique des États. Cette lucidité, parfois perçue comme une rigidité, lui vaudra autant d’admirateurs que de détracteurs. Mais l’essentiel est ailleurs : Boutros Boutros-Ghali aura été l’un des rares Secrétaires généraux à théoriser son action, à laisser une œuvre écrite qui dépasse son mandat. Là où d’autres auront géré l’ONU, lui aura tenté de la penser.
Après les Nations unies, il ne se retire pas du monde. Premier Secrétaire général de la Francophonie, il défend une vision du dialogue culturel comme levier politique, convaincu que la paix se construit aussi dans les imaginaires, les langues et les récits. À La Haye, au sein de l’Académie de droit international, il demeure une figure centrale pendant plus de trente ans, présidant le Curatorium durant quatorze années, façonnant les débats juridiques internationaux à long terme.
Jusqu’à la fin, Boutros Boutros-Ghali alerte sur les dérives d’un ordre international dominé par la fragmentation, l’unilatéralisme et l’érosion de la confiance entre États. Il insiste sur une idée simple et radicale : il n’existe pas d’alternative crédible à un ordre international fondé sur le droit, non pas le droit du plus fort, mais un droit partagé, négocié, coproduit.
Un prix pour prolonger une idée, deux juristes pour l’incarner
C’est pour éviter que l’œuvre de Boutros Boutros-Ghali ne soit figée dans la seule mémoire institutionnelle que le Prix international Boutros Boutros-Ghali a vu le jour. Instituée à l’initiative de ses amis, collègues et disciples, avec le soutien actif de sa famille et sous l’impulsion de l’Association Égyptienne des Juristes Francophones, cette distinction est portée en partenariat avec l’Académie des sciences d’outre-mer, dont l’ancien Secrétaire général des Nations unies fut un membre éminent.
Dès sa conception, le prix se donne une vocation claire : perpétuer une idée, celle d’un ordre international fondé sur le droit, la diplomatie et la recherche de la paix. Il récompense chaque année une initiative, une action ou une œuvre marquante contribuant à la diplomatie, à la paix et au développement, sans s’enfermer dans un format unique. Publication académique, œuvre intellectuelle, action diplomatique, projet de terrain ou engagement structurant : le spectre volontairement large épouse la multidimensionnalité de Boutros Boutros-Ghali lui-même, juriste, diplomate, intellectuel et bâtisseur d’institutions.

Le rayonnement international du prix est affirmé d’emblée par l’adossement à des partenaires de premier plan : l’Académie de droit international de La Haye, la Ligue des États arabes, la Fondation René Cassin, l’Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture (ICESCO), l’Université Senghor d’Alexandrie, entre autres. Doté de 3 000 euros, le prix vaut moins par son montant que par sa charge symbolique : rappeler, dans un monde fragmenté et traversé par les logiques de puissance, que le droit demeure un instrument central de paix et de régulation internationale.
Pour sa toute première édition, le jury a fait un choix hautement significatif. Plutôt que de sacraliser une figure isolée, il a distingué deux juristes, deux trajectoires, deux voix, incarnant une même exigence intellectuelle et morale : Maurice Kamto, du Cameroun, et Yadh Ben Achour, de Tunisie. Deux pays, deux histoires nationales différentes, mais une fidélité commune à l’idée que la règle de droit doit primer sur la force brute.
Professeur de droit international, ancien ministre, ancien membre du Curatorium de l’Académie de droit international de La Haye, Maurice Kamto incarne cette tradition intellectuelle africaine engagée dans les grands débats mondiaux, où le droit n’est pas un simple exercice académique, mais un levier de transformation politique et sociale. À ses côtés, Yadh Ben Achour, juriste tunisien de renom, figure majeure de la pensée constitutionnelle et juridique dans le monde arabe, porte la même conviction : celle d’un droit vivant, au service de la dignité humaine et de la souveraineté des peuples.
La parole d’un héritier lucide
Dans son discours de remerciement, prononcé à distance pour des raisons qu’il qualifie de « circonstances dirimantes », Maurice Kamto a d’emblée replacé la distinction dans sa juste perspective. Il salue une initiative « dont la force symbolique est d’autant plus grande qu’elle émane d’un environnement où les distinctions de cette nature sont rares ».
Refusant toute tentative de résumé de l’œuvre de Boutros Boutros-Ghali, qu’il juge « trop riche et trop dense », il convoque le souvenir personnel. Celui d’une audience accordée au Caire en 1987 par le ministre égyptien, alors sollicité pour préfacer un ouvrage sur l’Organisation de l’unité africaine. Kamto évoque un homme irradiant « de dignité, de générosité et d’autorité », à l’image des pyramides, « gardiennes de l’Afrique universelle et éternelle ».
Mais c’est surtout sur le terrain du droit international que le lien se resserre. Maurice Kamto rappelle le rôle central de Boutros-Ghali dans la promotion d’un multilatéralisme inclusif, aujourd’hui menacé par la fragmentation du monde, la persistance des conflits et l’érosion de la confiance entre États. « Il n’existe pas d’alternative crédible à un ordre international fondé sur le droit », insiste-t-il, rejetant « le droit du plus fort » au profit d’un droit coproduit, fondé sur des valeurs communes.
Recevoir ce prix, affirme-t-il, n’est pas seulement une distinction, mais « une invite à l’action continue » en faveur de la paix, de la justice et de l’État de droit, entre les États comme au sein même des nations. Une phrase, enfin, résonne avec une gravité particulière : sa pensée pour ses concitoyens « dont les droits fondamentaux sont bafoués au quotidien ».
« Recevez, cher professeur, l’expression de mes vives félicitations »
L’annonce de l’attribution du Prix international Boutros Boutros-Ghali à Maurice Kamto et à Yadh Ben Achour a rapidement franchi le cercle académique pour provoquer un écho politique, intellectuel et citoyen d’une rare intensité. Des formations politiques, des acteurs de la société civile et des personnalités individuelles ont salué, chacun à leur manière, une distinction perçue comme bien plus qu’un hommage personnel.
Du côté de l’Union démocratique du Cameroun (UDC), le ton est solennel. Dans un message signé de son président national, le parti parle sans détour de « bonheur national », voyant dans cette reconnaissance internationale la consécration de l’acharnement d’un compatriote en faveur du droit international et de la paix. L’UDC y lit aussi un « réconfort », dans un contexte camerounais marqué, selon ses termes, par des injustices politiques dont l’écho commence à dépasser les frontières. À travers Maurice Kamto, c’est « l’idée d’un Cameroun État de droit, présenté comme condition première du développement et de l’épanouissement des populations, qui se trouve projetée sur la scène mondiale » .
Dans un registre plus personnel mais tout aussi explicite, des voix citoyennes soulignent la portée symbolique de l’événement. Maurice Kamto devient le tout premier Camerounais à recevoir le Prix Boutros Boutros-Ghali, et, au-delà, le visage par lequel le Cameroun s’inscrit comme premier pays d’Afrique subsaharienne distingué dans l’histoire encore naissante de cette récompense. Le rappel du caractère conjoint du prix, partagé avec le juriste tunisien Yadh Ben Achour, renforce cette dimension panafricaine et universelle, fidèle à l’esprit de Boutros Boutros-Ghali lui-même.
Le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), formation que dirige Maurice Kamto, choisit quant à lui une approche résolument philosophique. Dans un communiqué dense et lyrique, le parti évoque « un instant où la conscience universelle vient s’incliner devant la force de l’esprit et la constance de l’engagement ». Pour le MRC, la distinction dépasse l’homme : elle consacre « le triomphe d’une idée », celle d’un monde régi par le droit plutôt que par la force brute. Maurice Kamto y est décrit comme un artisan d’un droit international vivant, conçu non comme une abstraction de juriste, mais comme un rempart pour les faibles et un instrument de pacification des relations entre les peuples.
Le communiqué insiste également sur la filiation symbolique entre le lauréat camerounais et Boutros Boutros-Ghali, présenté comme « un autre grand fils de l’Afrique et serviteur de l’humanité ». Une manière d’inscrire cette distinction dans le temps long des combats intellectuels et moraux pour la justice internationale, tout en rappelant que le Cameroun, par ses penseurs, continue de « parler au monde ».
À travers Boutros Boutros-Ghali, le prix rappelle une exigence. À travers Kamto et Ben Achour, il prolonge une tradition. Dans un monde où le multilatéralisme vacille, le droit demeure peut-être l’un des derniers langages communs. Et parfois, une distinction n’éclaire pas seulement une carrière : elle ravive une idée que l’on croyait fragilisée, mais jamais éteinte.

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