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Afrique| Léon XIV en Algérie : un pape, une terre, un message qui dépasse les frontières ( 2 et fin ) 

De la maison de Petites Sœurs des Pauvres à la basilique Saint-Augustin d’Annaba, Afrik-Inform a suivi cette deuxième et dernière journée algérienne de Léon XIV — celle du pèlerin qui rentre chez lui. Sur les traces de son père spirituel, le premier pape augustinien de l’histoire a célébré, prié, pleuré peut-être. Avant de faire un cap sur le Cameroun.

9h00 : cap sur Hippone

Il y a des voyages dans les voyages. Quand l’avion pontifical a décollé d’Alger ce mardi 14 avril à 9h00 du matin, Léon XIV ne se déplaçait pas seulement d’une ville à une autre. Il remontait le fil de quinze siècles d’histoire chrétienne pour se poser, à 11h32, sur le tarmac d’Annaba, l’ancienne Hippone, la ville où Augustin avait été évêque de 395 jusqu’à sa mort, la ville dont Robert Prevost, dès le soir de son élection le 8 mai 2025, s’était revendiqué fils spirituel.

Annaba l’attendait. Sur les réseaux sociaux algériens, dans les semaines précédant le voyage, des milliers de commentaires avaient afflué vers la communauté augustinienne de la basilique Saint-Augustin — des Algériens, pour la plupart musulmans, invitant le nouveau pape à venir sur cette terre qu’ils partagent avec la mémoire d’Augustin. Le père Fred Wekesa, recteur kenyan de la basilique, le raconte avec un sourire : « Dès son élection, lorsque le Pape s’est dit fils de saint Augustin, tout le monde ici s’est demandé s’il avait un ancêtre originaire d’Annaba. » La réponse était spirituelle, pas généalogique. Mais elle suffisait. Il allait venir.

La ville s’y était préparée avec la ferveur de ceux qui savent recevoir. Annaba, ce « mamelon vert » que Gustave Flaubert avait baptisé ainsi lors de son Voyage à Carthage avait revêtu ses habits de fête. Sur la colline de Lalla Bouna, comme l’appellent les Algériens, la basilique Saint-Augustin se dressait dans la lumière du matin méditerranéen, ses façades de pierre ocre visibles à des kilomètres à la ronde, surplombant la mer et les vestiges de l’antique cité d’Hippone qui s’étendent en lisière de la ville moderne.

Chez les Petites Sœurs des Pauvres : là où Dieu habite les détails

Avant la basilique, avant la messe, avant les discours, une maison. Une maison sur la même colline, construite à la fin du XIXe siècle sur un terrain cédé par l’archevêque d’Alger Mgr Lavigerie aux Petites Sœurs des Pauvres, congrégation fondée en 1839 par Jeanne Jugan lorsqu’elle avait accueilli dans sa maison bretonne une femme âgée, aveugle et seule. Cent quatre-vingt-sept ans plus tard, l’esprit de ce geste fondateur vivait toujours dans cette maison d’Annaba connue sous le nom de Lalla Bouna où cinq religieuses, avec des bénévoles et du personnel rémunéré, prenaient soin d’une quarantaine de résidents, femmes et hommes, pour la plupart musulmans. Une petite mosquée et une chapelle cohabitent sous le même toit. L’établissement vit de la charité fraternelle des habitants d’Annaba.

Léon XIV y est entré avec la disponibilité d’un homme qui sait que les plus grandes leçons se donnent dans les petits lieux. Il a salué les sœurs, les résidents, le personnel en arabe « As-salamu alaykum » et il a écouté. C’est le témoignage de Salah Bouchemel qui l’a le plus touché, un résident algérien musulman qui a décrit une maison où « chacun est libre de pratiquer sa religion, que ce soit l’Islam ou la foi chrétienne », où « cette différence ne nous sépare pas, elle nous aide à vivre ensemble dans le respect et la paix » .Le pape a reçu ces mots avec l’émotion de celui qui reconnaît dans la réalité ce qu’il cherche à construire dans les discours.

Sa réponse est venue du cœur, sans notes : « Je pense que le Seigneur, depuis le Ciel, en voyant une maison comme celle-ci, où l’on s’efforce de vivre ensemble dans la fraternité, peut se dire : alors, il y a de l’espérance » . Puis, avec une gravité qui pesait au-delà de la salle : « Le cœur de Dieu est déchiré par les guerres, les violences, les injustices et les mensonges. Mais le cœur de notre Père n’est pas avec les méchants, avec les tyrans, avec les orgueilleux : le cœur de Dieu est avec les petits et les humbles ». Dans cette maison où une mosquée et une chapelle partagent le même mur, ces mots sonnaient comme une évidence et comme un verdict sur le monde.

La communauté augustinienne voisine collabore étroitement avec les Petites Sœurs. Le dimanche, les pères célèbrent la messe dans la chapelle des sœurs. Lors des grandes fêtes, les deux communautés partagent le repas, parfois chez l’une, parfois chez l’autre. Le père Fred Wekesa résume cette solidarité avec un proverbe africain qui dit tout : « Une main seule ne peut applaudir »..

L’Espace Sainte-Monique : quand une bibliothèque traverse les siècles

Depuis la maison des Petites Sœurs, Léon XIV a rejoint le Presbytère des pères augustiniens, c’est une communauté internationale de trois religieux venus du Kenya, du Soudan du Sud et du Nigeria, qui gardent la mémoire d’Augustin sur sa propre terre depuis 1933. Trois hommes, trois continents, une mission commune : faire vivre l’héritage intellectuel et spirituel de l’évêque d’Hippone dans un pays à majorité musulmane qui, paradoxalement, l’honore autant que les chrétiens.

Au cœur de ce lieu, une bibliothèque que l’histoire avait perdue et que les augustiniens ont reconstituée. Dans la crypte de la basilique, aménagé depuis environ deux ans, l’Espace Sainte-Monique conserve l’intégralité des œuvres d’Augustin — ses 93 traités, ses quelque 500 sermons, ses plus de 200 lettres — en latin, français, anglais, espagnol, arabe et italien. Au total, plus de 2 000 livres sont accessibles au public les mardis et jeudis. Neuf mille textes ont été rassemblés depuis l’arrivée des augustiniens à Annaba. Cette bibliothèque est la résurrection d’une autre — celle qu’Augustin avait constituée à Hippone, cataloguée avec soin, et que les Vandales avaient dispersée lorsqu’ils avaient exilé les évêques de Numidie en Sardaigne au Ve siècle.

La basilique reçoit entre 35 000 et 40 000 visiteurs par an — pour la plupart algériens, pour la plupart musulmans. Chaque année, les Journées Augustiniennes rassemblent des centaines de participants autour de la pensée, de la philosophie et de la théologie de l’évêque d’Hippone. « Nous invitons à poursuivre le dialogue pour la paix, à vivre comme des frères, les uns aux côtés des autres », dit le père Fred. Et d’ajouter : « Comme l’exhortait l’évêque d’Hippone, à vivre dans l’unité » . Léon XIV a déjeuné avec les religieux avant de se préparer pour la messe.

La basilique Saint-Augustin : une messe, quinze siècles, 1 500 fidèles

Jamais un pape n’avait célébré la messe dans la basilique Saint-Augustin d’Annaba. Construite en 1881 sur la colline de Lalla Bouna, là où s’étendait autrefois le quartier chrétien de l’antique Hippone, elle abrite dans son abside un coffret en bronze contenant la statue-reliquaire de l’évêque d’Hippone et surtout le cubitus de son bras droit, relique offerte par le diocèse de Pavie en 1842, conservée dans la basilique depuis le 29 mars 1900. C’est devant cette relique que Léon XIV, le premier pape augustinien de l’histoire est venu se recueillir, dans l’après-midi du 14 avril 2026, devant environ 1 500 fidèles réunis d’une diversité saisissante.

La liturgie elle-même était une image du monde que Léon XIV appelle de ses vœux : le kyrié chanté en français, le gloria en latin, la première lecture proclamée en arabe, le psaume en anglais, l’Évangile en français. Mgr Michel Guillaud, évêque de Constantine-Hippone, avait ouvert la cérémonie avec une formule qui avait traversé la basilique comme une lumière : « Le jour de votre élection, vous avez dit une parole qui a fait trembler le peuple algérien et tout particulièrement celui d’Annaba : « Je suis fils d’Augustin. » » Puis, se tournant vers le pape : « Bienvenue chez vous ! »

Dans son homélie, Léon XIV a pris comme fil conducteur les paroles du Christ à Nicodème « Il vous faut renaître d’en haut » pour parler à la communauté chrétienne d’Algérie avec la tendresse d’un père et l’exigence d’un maître. « Renaître d’en haut, c’est-à-dire de Dieu » : non pas une condamnation à l’impossible, mais « un don de liberté » qui révèle « une possibilité inespérée ». Face aux guerres, aux injustices et aux souffrances qui accablent le monde, il a dit la certitude qui l’anime : « Le Crucifié porte tous ces fardeaux avec nous et pour nous. Peu importe à quel point nous sommes découragés par nos faiblesses : c’est précisément là que se manifeste la force de Dieu ».

À la communauté chrétienne d’Algérie, cette Église discrète, mosaïque de dizaines de nationalités, vivant sa foi dans un pays à 99 % musulman il a adressé ces mots qui resteront : « Sur cette terre, chers chrétiens d’Algérie, restez un signe humble et fidèle de l’amour du Christ. Témoignez de l’Évangile par des gestes simples, des relations authentiques et un dialogue vécu au jour le jour ». Avant de conclure, avec la solennité de celui qui mesure le poids de l’heure : « Je considère ce voyage comme un don spécial de la Providence de Dieu, un don que le Seigneur a voulu faire à toute l’Église par l’intermédiaire d’un Pape augustinien »..

Demain, le Cameroun

La dernière image algérienne de Léon XIV restera celle-là — un pape qui reçoit, en guise de cadeau d’adieu, une céramique aux couleurs de l’Algérie représentant le chrisme d’Augustin et deux colombes buvant à une même coupe. « La couleur verte dit le pays et son accueil ; la couleur rouge reprend une fresque antique du musée d’Hippone ; et les deux colombes boivent à une coupe dont le contenu n’appartient à personne, mais auquel nous appartenons tous », avait expliqué Mgr Guillaud. Léon XIV avait écouté, les yeux brillants. Puis il avait offert en retour un calice pour la célébration eucharistique.

Demain, l’avion papal mettra cap sur le Cameroun « une Afrique en miniature de par la variété et la richesse de son territoire, de ses ressources et de ses traditions, notamment linguistiques », selon les mots mêmes du Saint-Siège. Une Afrique que Léon XIV abordera avec les mots qu’il a semés en Algérie encore dans la gorge — paix, fraternité, réconciliation, dignité. Deux jours sur cette terre millénaire lui ont donné ce que les discours préparés ne donnent jamais tout à fait : la certitude intime que le message tient debout quand il est vécu, pas seulement proclamé.

L’Algérie lui a offert Augustin. Le Cameroun lui offrira autre chose. Ce que ce pays attend du quatrième pape à visiter des terres, l’Église locale le sait et elle est prête. Afrik-Inform y sera.

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