Quinze mois après la rupture brutale de l’accord de défense, Emmanuel Macron et Mahamat Idriss Déby Itno ont acté jeudi soir à l’Élysée un tournant historique dans les relations bilatérales. Fini le prisme sécuritaire qui structurait depuis l’indépendance les rapports entre Paris et N’Djamena : les deux capitales veulent désormais construire un partenariat économique ambitieux, tout en coordonnant leur réponse face au chaos soudanais qui menace la stabilité régionale.
La scène avait valeur de symbole. Jeudi 29 janvier, dans la cour de l’Élysée, Emmanuel Macron accueillait personnellement Mahamat Idriss Déby Itno pour une visite qualifiée « d’amitié ». Un geste protocolaire rare, destiné à tourner la page des tensions nées en novembre 2024, lorsque N’Djamena avait dénoncé unilatéralement l’accord de défense qui liait les deux pays depuis 1966. Cette rupture, vécue comme un camouflet à Paris, avait précipité le départ des derniers soldats français du Tchad – le 31 janvier 2025 exactement –, achevant ainsi le retrait militaire de la France du Sahel après les débâcles successives au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Un an plus tard, les deux chefs d’État affichaient tout sourire devant les photographes. La mise en scène soignée contrastait avec le silence pesant qui avait suivi l’annonce tchadienne de novembre 2024. À l’époque, Paris avait dû organiser en urgence le rapatriement de près de mille soldats et le démantèlement de bases militaires qui, depuis des décennies, constituaient le socle de la présence française en Afrique centrale.
Les Mirage 2000D avaient décollé dès le 10 décembre 2024, et les installations de N’Djamena, Abéché et Faya-Largeau avaient été remises aux autorités tchadiennes entre décembre et janvier, dans un calendrier accéléré qui en disait long sur la brutalité du divorce.
« Préserver les acquis, générer de nouvelles ambitions »
Loin des micros et des caméras, pendant près d’une heure suivie d’un dîner de travail, Macron et Déby ont dessiné les contours d’une relation réinventée. Aucun détail verbatim n’a filtré de ces échanges à huis clos, conformément à une pratique diplomatique qui privilégie la discrétion sur les sujets sensibles. Mais le communiqué conjoint publié en soirée par les deux présidences en dit long sur la nouvelle architecture du partenariat et sur les non-dits qui l’accompagnent.
« Nous avons la responsabilité de préserver les acquis, tirer les enseignements du passé et générer de nouvelles ambitions conformes aux attentes et intérêts de nos peuples respectifs », a déclaré Mahamat Déby dans une formulation soigneusement pesée. Cette phrase résume l’esprit de la rencontre : ni table rase, ni retour en arrière. Le président tchadien, arrivé au pouvoir en avril 2021 après la mort de son père Idriss Déby Itno tué au combat contre des rebelles, puis élu dans des conditions controversées en mai 2024, cherche à consolider sa légitimité en démontrant qu’il peut négocier d’égal à égal avec l’ancienne puissance coloniale.
Les deux dirigeants ont « passé en revue les différents aspects de la relation bilatérale » et « affirmé l’ambition d’un partenariat revitalisé, fondé sur le respect mutuel et des intérêts partagés ». Cette insistance sur le « respect mutuel » n’est pas anodine : elle répond directement aux accusations d’ingérence et de néocolonialisme qui ont alimenté le sentiment anti-français en Afrique ces dernières années.
Le communiqué évoque également « une série d’orientations qui constitueront le fil conducteur de la redynamisation du partenariat franco-tchadien dans les domaines d’intérêt partagé », renvoyant à des discussions futures pour « assurer la mise en œuvre et le suivi des engagements réciproques souverainement pris ».
Ce langage diplomatique classique masque mal la réalité d’un rééquilibrage des forces. Le Tchad, en dénonçant l’accord de défense, a mis fin à une dépendance sécuritaire qui durait depuis l’indépendance en 1960. La France, de son côté, accepte de repositionner sa présence sur un terrain moins exposé politiquement. L’Élysée a souligné que le « désaccord ne portait pas sur la fermeture de la base militaire française mais plutôt sur la méthode », une manière de sauver la face tout en actant l’irréversibilité du retrait militaire.
L’ambassade tchadienne à Paris a amplifié ce message en publiant sur les réseaux sociaux que la rencontre avait permis « de lever les incompréhensions et d’aplanir les divergences », insistant sur une « relation bilatérale bénéfique, dynamique et sans ingérence ». Cette mention explicite de la « non-ingérence » constitue une ligne rouge pour N’Djamena, qui entend diversifier ses partenariats internationaux – notamment avec la Russie, les Émirats arabes unis et la Turquie – sans pour autant rompre avec Paris.
L’économie, nouveau pilier du partenariat
« La redynamisation de la coopération économique est une priorité », a martelé la présidence tchadienne, citant les domaines de l’énergie, du numérique, de l’agriculture, de l’élevage, de l’éducation et de la culture. Cette énumération n’est pas un catalogue de vœux pieux : elle correspond à des secteurs où les intérêts français et tchadiens peuvent converger, à condition que Paris accepte de jouer le jeu d’un partenariat moins asymétrique qu’auparavant.
L’Élysée partage cette vision et l’assume pleinement. « Le prisme n’est plus sur le sécuritaire mais sur les dynamiques d’investissements et d’échanges culturels », a-t-on souligné côté français. Une manière élégante d’acter la fin d’un chapitre ouvert il y a plus de soixante ans, lorsque la France de De Gaulle puis de ses successeurs avait fait du « pré carré » africain un pilier de sa politique étrangère, avec le Tchad comme pièce maîtresse du dispositif militaire au Sahel.
Dans le secteur énergétique, les opportunités sont réelles. Le Tchad produit environ 120 000 barils de pétrole par jour, et TotalEnergies y maintient une présence historique malgré la volatilité des cours et les défis logistiques. Mais le pays cherche à diversifier son économie, trop dépendante de l’or noir, dans un contexte de transition énergétique mondiale.
Les énergies renouvelables, notamment le solaire, représentent un potentiel considérable dans un pays où l’ensoleillement annuel dépasse 3 000 heures et où seulement 11 % de la population a accès à l’électricité selon les dernières statistiques disponibles. Le numérique constitue un autre axe prometteur. Avec un taux de pénétration d’internet encore faible mais en croissance rapide, le Tchad offre un marché émergent pour les entreprises françaises spécialisées dans les télécommunications et les services digitaux.
L’agriculture et l’élevage, qui emploient près de 80 % de la population tchadienne, nécessitent des investissements massifs en équipements, formation et infrastructures de commercialisation. La France, via l’Agence française de développement (AFD), dispose d’une expertise reconnue dans ces domaines et pourrait intensifier son appui technique et financier. L’éducation et la culture, enfin, représentent des leviers traditionnels de l’influence française en Afrique francophone.
Le Tchad compte des milliers d’étudiants boursiers en France, et la langue française y demeure la langue officielle et le vecteur principal d’enseignement supérieur. Mais là encore, N’Djamena entend diversifier ses partenariats académiques, notamment avec les universités chinoises et turques qui multiplient les programmes d’accueil. Paris devra donc investir davantage pour maintenir son attractivité.
Cette mue économique du partenariat franco-tchadien s’inscrit dans une stratégie plus large d’Emmanuel Macron, qui tente depuis son premier mandat de transformer la relation de la France avec l’Afrique. Le discours de Ouagadougou en 2017, puis les annonces successives sur la « nouvelle politique africaine » visaient déjà à sortir du schéma militaro-diplomatique hérité de la Françafrique. Mais la réalité du terrain – coups d’État, sentiment anti-français exacerbé, montée en puissance de la Russie et de la Chine – a contraint l’Élysée à accélérer cette transformation, souvent dans l’urgence et sous la pression des événements.
Le dossier soudanais, urgence partagée
Si la dimension économique a occupé l’essentiel des discussions jeudi soir, un sujet sécuritaire s’est imposé avec force à la table : le Soudan voisin. Depuis avril 2023, ce pays s’enfonce dans une guerre civile d’une extrême violence, opposant l’armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhane aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) commandées par son ancien allié Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Le conflit a déjà fait des dizaines de milliers de morts, peut-être plus de 150 000 selon certaines estimations, et poussé plus de 12 millions de personnes sur les routes de l’exode selon l’ONU.
Pour le Tchad, qui partage 1 300 kilomètres de frontière avec le Soudan, l’équation devient existentielle. Près d’un million de réfugiés soudanais ont afflué sur son territoire depuis le début du conflit, s’ajoutant aux centaines de milliers déjà présents depuis les précédentes crises au Darfour. Cette pression humanitaire pèse lourdement sur un pays qui compte parmi les plus pauvres du monde, avec environ 60 % de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. Les capacités d’accueil des camps de réfugiés sont saturées, et les tensions avec les communautés locales commencent à apparaître dans certaines zones frontalières.
Mais au-delà de l’urgence humanitaire, c’est la sécurité du territoire tchadien qui est directement menacée. Fin décembre 2024, deux soldats tchadiens ont été tués dans des incidents frontaliers dont les circonstances restent floues. Mi-janvier 2026, sept autres ont péri lors d’une incursion des FSR que N’Djamena a qualifiée d’« atteinte à son intégrité territoriale ». Ces incidents révèlent le risque d’un débordement du conflit soudanais au Tchad, d’autant que certains groupes rebelles tchadiens opérant depuis le Soudan pourraient être tentés de profiter du chaos pour lancer des offensives.
Face à cette menace, Macron et Déby ont exhorté les belligérants soudanais « à mettre en œuvre la trêve humanitaire proposée par le Quad » – ce groupe de médiateurs réunissant États-Unis, Égypte, Arabie saoudite et Émirats arabes unis, qui tente depuis des mois d’obtenir un cessez-le-feu, sans succès jusqu’à présent. Les deux présidents appellent également de leurs vœux « la création d’un environnement international propice à une résolution du conflit, préservant l’unité et l’intégrité territoriale » du Soudan.
Cette convergence franco-tchadienne sur le dossier soudanais n’est pas anodine. Elle démontre que, malgré le départ des troupes françaises et la fin de l’accord de défense, Paris et N’Djamena conservent des intérêts stratégiques communs dans une région où l’instabilité menace de faire tache d’huile. La France, qui préside actuellement le Conseil de sécurité de l’ONU, pousse pour une implication internationale accrue au Soudan, notamment via des sanctions ciblées contre les responsables de crimes de guerre et un renforcement de l’aide humanitaire.
Le Tchad, de son côté, joue un rôle ambigu dans ce conflit. Officiellement neutre, N’Djamena entretient des relations avec les deux camps soudanais, mais son armée reste en alerte maximale le long de la frontière. Certains observateurs estiment que Mahamat Déby pourrait être « tenté d’intervenir militairement » si ses intérêts vitaux étaient directement menacés, notamment en cas d’attaque massive contre les camps de réfugiés ou d’infiltration massive de combattants sur son territoire. La coordination avec la France sur ce dossier constitue donc une police d’assurance diplomatique pour le régime tchadien.
Un réchauffement sous contraintes géopolitiques
Ce rapprochement franco-tchadien ne doit rien au hasard ni au sentimentalisme. Il répond à des calculs stratégiques précis de part et d’autre, dans un contexte régional et international profondément reconfiguré. Pour le régime de Mahamat Déby, la « position régionale difficile » évoquée par plusieurs analystes pèse d’un poids considérable dans l’équation politique.
Confronté aux menaces jihadistes persistantes autour du lac Tchad – où les groupes affiliés à l’État islamique et Boko Haram continuent de mener des attaques meurtrières –, aux incursions armées venues du Soudan, aux tensions avec la Centrafrique voisine et à une économie fragilisée par la chute des cours du pétrole, le président tchadien ne peut se permettre de couper tous les ponts avec Paris. L’armée tchadienne, considérée comme l’une des plus aguerries de la région, a besoin de maintenir des flux d’équipements et de formation pour conserver sa supériorité militaire face aux multiples menaces.
L’aide au développement française demeure par ailleurs substantielle. L’AFD finance des projets d’infrastructures, d’éducation et de santé pour plusieurs centaines de millions d’euros. La restructuration de la dette tchadienne négociée en 2021 au sein du Club de Paris, où la France a joué un rôle central, a permis à N’Djamena de retrouver des marges de manœuvre budgétaires. Rompre brutalement avec Paris aurait des conséquences économiques immédiates que le régime, déjà confronté à une population en grande partie mécontente, ne pourrait probablement pas assumer.
Du côté français, cette visite permet de sauver ce qui peut l’être d’une présence politique et économique en Afrique centrale, après les débâcles successives du Sahel. Le départ forcé du Mali en 2022, puis du Burkina Faso et du Niger en 2023, a porté un coup terrible au dispositif français en Afrique. Le Tchad constituait le dernier bastion militaire français dans la région, et sa perte a été vécue comme un échec cuisant à Paris, même si l’Élysée s’est efforcé de minimiser publiquement l’impact de ce retrait.
En repositionnant la relation sur le terrain économique plutôt que militaire, Emmanuel Macron tente d’échapper à l’accusation de néocolonialisme qui a nourri les coups d’État anti-français et les manifestations de rue dans plusieurs capitales africaines. Cette stratégie de « normalisation » des relations, déjà testée avec d’autres pays africains, vise à présenter la France comme un partenaire économique parmi d’autres, et non plus comme un tuteur militaire omniprésent.
Il s’agit aussi de contrer l’influence croissante de puissances rivales. La Russie, via le groupe Wagner rebaptisé Africa Corps, a considérablement étendu son emprise au Sahel, offrant ses services de sécurité aux juntes militaires qui ont chassé les Français. Au Soudan voisin, les mercenaires russes soutiennent les FSR de Hemedti, dans un contexte de course aux ressources minières. La Chine, de son côté, multiplie les investissements d’infrastructures en Afrique centrale, sans la charge politique et mémorielle qui handicape la France.
Le Tchad lui-même a diversifié ses partenariats ces dernières années. Des accords de coopération militaire ont été signés avec la Russie, la Turquie et les Émirats arabes unis. Cette multipolarité assumée par N’Djamena complique la donne pour Paris, qui ne peut plus compter sur une relation exclusive. D’où l’importance, pour l’Élysée, de cette rencontre du 29 janvier : il s’agissait de démontrer que la France reste un partenaire incontournable, mais sur de nouvelles bases.
Les prochains rendez-vous seront déterminants. Un sommet économique franco-tchadien est évoqué pour le second semestre 2026, qui pourrait donner corps aux engagements pris jeudi soir. La visite éventuelle d’Emmanuel Macron à N’Djamena, qui n’a pas eu lieu depuis 2018, constituerait un signal fort. À l’inverse, tout dérapage sécuritaire au Tchad, toute nouvelle répression sanglante de manifestations, tout rapprochement trop visible avec Moscou pourrait rapidement refroidir l’atmosphère.
Car si le militaire passe officiellement au second plan, les enjeux de souveraineté, de mémoire coloniale et d’équilibre géopolitique demeurent pleinement d’actualité. La France n’est plus la puissance tutélaire d’antan, mais elle reste un acteur qui compte. Le Tchad n’est plus le client docile de la Françafrique, mais il ne peut non plus se passer de ses partenaires historiques. Entre ces deux réalités, un espace de dialogue s’est ouvert jeudi soir à l’Élysée. Reste à savoir si cet espace se transformera en partenariat authentique ou s’il ne sera qu’un répit provisoire avant de nouvelles turbulences.

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