La nomination de Willie Tsanga Mba APN marque un tournant décisif pour l’Autorité Portuaire Nationale du Cameroun.
Installé le 9 décembre 2025 dans ses fonctions de Directeur général de l’Autorité Portuaire Nationale, Willie Tsanga Mba n’aura bénéficié que de 17 jours de grâce avant de se retrouver au cœur de la plus grave crise institutionnelle que le secteur portuaire camerounais ait connue depuis des années. Le 26 décembre, le Port Autonome de Douala annonçait le remplacement de SGS par Transatlantic pour le scanning des marchandises. Le 29 décembre, le nouveau DG de l’APN validait ce choix, entrant en collision frontale avec le ministère des Finances. Moins de deux mois après sa prise de fonction, Tsanga Mba découvre que diriger le régulateur portuaire camerounais n’est pas une sinécure. Chronique d’un baptême du feu inattendu.
Une nomination sous le signe de la réforme
Le 28 novembre 2025, le Président Paul Biya signait le décret portant nomination de Willie Tsanga Mba à la tête de l’Autorité Portuaire Nationale. La cérémonie d’installation, organisée le 9 décembre au Palais des Congrès de Yaoundé, était présidée par le ministre des Transports Jean Ernest Masséna Ngallè Bibéhè. Ce dernier avait tracé les contours de la mission : redynamiser le secteur portuaire, réviser le cadre réglementaire, coordonner les activités des ports de Douala et Kribi, impulser la décarbonation des infrastructures et contribuer à la lutte contre la vie chère qui pénalise les Camerounais. Un programme ambitieux pour un expert chevronné qui revenait à l’APN où il avait précédemment occupé des postes de responsabilité.
Willie Tsanga Mba n’était pas un novice. Sa connaissance intime du secteur portuaire camerounais, acquise au fil d’années d’expérience dans diverses fonctions, devait lui permettre d’appréhender rapidement les enjeux et de mettre en œuvre les réformes attendues. Son mandat s’inscrivait dans une vision décennale : surveiller la densité des investissements portuaires sur les dix prochaines années, garantir une complémentarité efficace entre Douala et Kribi, moderniser le cadre réglementaire pour attirer les investisseurs tout en préservant les intérêts nationaux. Des chantiers structurels qui supposaient du temps, de la concertation et une certaine sérénité institutionnelle.
Mais la sérénité allait se révéler un luxe inaccessible. À peine installé, le nouveau patron de l’APN se retrouvait confronté à une situation qui allait mettre à l’épreuve sa capacité de décision, son sens politique et sa résistance à la pression. Le dossier du scanning des marchandises, qui aurait dû relever d’un arbitrage technique routinier, se transformait en bombe institutionnelle. Et Willie Tsanga Mba, volontairement ou non, allait appuyer sur le détonateur.
Le 29 décembre : une décision lourde de conséquences
Vingt jours exactement après son installation, Willie Tsanga Mba signait l’une des décisions les plus controversées de sa jeune carrière à la tête de l’APN. Par un acte formel, le régulateur portuaire homologuait le partenariat entre le Port Autonome de Douala et Transatlantic D. SA pour le scanning des marchandises, validant au passage la nouvelle grille tarifaire applicable aux prestations de l’entreprise camerounaise. Cette décision entérinait le choix opéré par Cyrus Ngo’o le 26 décembre et donnait une légitimité réglementaire au remplacement de SGS.
Pour comprendre la portée de cet acte, il faut rappeler le rôle de l’APN dans l’architecture institutionnelle portuaire camerounaise. Créée par la loi n° 98/021 du 24 décembre 1998 pour réguler et coordonner l’ensemble du secteur, l’Autorité Portuaire Nationale dispose du pouvoir d’homologuer les tarifs, de valider les partenariats stratégiques et de veiller au respect des normes. En validant le choix de Transatlantic, Willie Tsanga Mba, le nouveau DG n’exprimait pas une simple opinion : il engageait l’autorité de l’institution qu’il dirigeait. Cette validation transformait une initiative du PAD en décision approuvée par le régulateur, renforçant considérablement sa légitimité juridique et institutionnelle.
Mais cette décision intervenait le même jour où le ministre des Finances Louis Paul Motaze adressait un courrier cinglant à Cyrus Ngo’o, exigeant le maintien du contrat avec SGS et qualifiant le changement d’opérateur « d’illégal ». En validant le partenariat PAD-Transatlantic quelques heures après le recadrage du Minfi, Willie Tsanga Mba se positionnait clairement dans le camp opposé au ministère des Finances. Cette prise de position publique allait faire du nouveau DG de l’APN un acteur central d’un conflit institutionnel qui dépassait largement le cadre technique du scanning portuaire.
Un régulateur pris entre deux feux
La position de Willie Tsanga Mba dans cette affaire soulève des questions sur le rôle exact de l’APN et sur les marges de manœuvre dont dispose son directeur général. En théorie, l’Autorité Portuaire Nationale est une institution de régulation indépendante, chargée de veiller à la cohérence et à l’efficacité du système portuaire camerounais. Cette indépendance suppose une capacité à arbitrer sur des critères techniques et économiques, sans être soumise aux injonctions politiques ou aux pressions ministérielles. La validation du partenariat avec Transatlantic pourrait donc s’interpréter comme l’exercice normal des prérogatives réglementaires de l’APN.
Mais en pratique, l’indépendance d’une autorité de régulation camerounaise reste relative. L’APN opère sous tutelle du ministère des Transports, son budget dépend de l’État, et son directeur général est nommé par décret présidentiel. Dans ce contexte, prendre une décision qui contredit frontalement la position du ministre des Finances suppose soit un courage institutionnel remarquable, soit des instructions venues de plus haut. Les observateurs se sont rapidement interrogés : Willie Tsanga Mba a-t-il agi de sa propre initiative, convaincu du bien-fondé technique du choix de Transatlantic ? Ou a-t-il reçu des directives de sa tutelle, pour valider ce partenariat ? Afrik-Inform ne serait en mesure de confirmer quoi que ce soit.
La réponse à cette question demeure floue. Ce qui est certain, c’est que le nouveau DG de l’APN s’est retrouvé exposé publiquement dans un conflit entre poids lourds de l’exécutif camerounais. D’un côté, le Port Autonome de Douala et son directeur général Cyrus Ngo’o, perçu comme proche du Secrétariat Général de la Présidence. De l’autre, le ministère des Finances et Louis Paul Motaze, défendant la continuité contractuelle et les prérogatives douanières. Entre ces deux blocs, Willie Tsanga Mba et son APN, censés réguler mais se retrouvant instrumentalisés dans une bataille de clans. Une position inconfortable pour un directeur général à peine installé.
Au-delà de la validation du partenariat avec Transatlantic, la crise du scanning a révélé les limites du cadre réglementaire que Willie Tsanga Mba est censé réviser. Qui décide réellement du choix des opérateurs pour des services aussi stratégiques que le scanning ? Le Port Autonome de Douala, en tant qu’exploitant de l’infrastructure ? Le ministère des Finances, en tant que tutelle des Douanes ? L’Autorité Portuaire Nationale, en tant que régulateur sectoriel ? Le ministère des Transports, en tant que tutelle technique ? Cette confusion des compétences, mise en lumière par la crise actuelle, figurera certainement parmi les priorités de la réforme réglementaire évoquée lors de l’installation de Tsanga Mba.
La validation de la grille tarifaire par l’APN constitue un autre aspect significatif de l’intervention du régulateur. Les tarifs homologués fixent le scanning des conteneurs pleins à l’export à 38 500 FCFA pour les 20 pieds et 50 000 FCFA pour les 40 pieds, et à l’import à 66 000 FCFA pour les 20 pieds et 95 000 FCFA pour les 40 pieds. Cette validation tarifaire engageait la responsabilité de l’APN sur un point crucial : garantir que les tarifs pratiqués ne pénalisent pas excessivement les opérateurs économiques tout en assurant la rentabilité du prestataire. En homologuant ces tarifs, Willie Tsanga Mba assumait une responsabilité économique directe dans le fonctionnement du port.
Mais la paralysie qui a suivi la mise en œuvre chaotique du système Transatlantic à partir du 1er janvier 2026 a placé l’APN face à ses contradictions. Le régulateur avait validé un partenariat et une grille tarifaire, mais il n’avait apparemment pas vérifié la capacité opérationnelle de Transatlantic à assurer la continuité du service, ni anticipé les problèmes d’interconnexion avec les systèmes douaniers. Cette défaillance dans l’exercice de la mission de régulation pose la question des moyens dont dispose réellement l’APN pour contrôler les acteurs qu’elle est censée réguler. Willie Tsanga Mba hérite d’une institution aux prérogatives théoriquement larges mais aux capacités pratiques peut-être insuffisantes.
Un silence assourdissant face à la tempête
Depuis sa décision du 29 décembre 2025, Willie Tsanga Mba s’est fait particulièrement discret dans l’espace public, comme depuis le début de magistère. Aucune interview pour expliquer les motivations de l’APN, aucun communiqué pour clarifier la position du régulateur face aux contradictions entre le PAD et le ministère des Finances, aucune prise de parole pour rassurer les opérateurs économiques inquiets de la paralysie portuaire. Ce silence contraste avec l’ampleur de la crise et avec le rôle central que l’APN a joué.
Plusieurs interprétations sont possibles. Willie Tsanga Mba pourrait estimer que l’APN, ayant pris sa décision réglementaire, n’a pas à se justifier publiquement face aux turbulences politiques qui en découlent. Le régulateur aurait fait son travail technique d’homologation ; les suites politiques relèveraient d’autres instances. Cette posture de retrait pourrait refléter une volonté de ne pas s’exposer davantage dans un conflit qui dépasse largement les questions de régulation portuaire pour toucher aux équilibres de pouvoir au sommet de l’État.
Alternativement, ce silence pourrait traduire un malaise. Si Willie Tsanga Mba a agi sous instruction et que les directives politiques se sont révélées contradictoires (la Présidence validant Transatlantic le 26 janvier, le Premier ministre imposant le maintien de SGS le 29 janvier), le DG de l’APN se retrouve dans une situation intenable. Comment défendre publiquement une décision qui a été contredite au plus haut niveau ? Comment maintenir l’autorité du régulateur quand les arbitrages politiques successifs invalident ses propres actes ? Ce silence serait alors celui de l’impuissance institutionnelle, l’aveu indirect qu’un régulateur ne peut réguler efficacement dans un environnement où les décisions techniques sont constamment balayées par les rapports de force politiques.
Les chantiers initiaux reportés sine die ?
Lorsque ce titulaire d’une Maitrise en administration publique (MPA) prenait ses fonctions le 9 décembre, son agenda était chargé mais cohérent. La révision du cadre réglementaire portuaire devait permettre de clarifier les rôles et responsabilités de chaque acteur, d’attirer les investisseurs privés tout en protégeant les intérêts publics, de moderniser des textes parfois obsolètes. La coordination entre les ports de Douala et Kribi constituait un autre chantier prioritaire : comment éviter une concurrence stérile entre les deux infrastructures et au contraire créer une complémentarité qui maximise l’attractivité du Cameroun comme hub logistique régional ?
La décarbonation des activités portuaires, inscrite dans les engagements internationaux du Cameroun en matière de lutte contre le changement climatique, nécessitait également une attention particulière. Électrification des équipements, réduction de l’empreinte carbone des opérations de manutention, incitation des armateurs à utiliser des navires moins polluants : autant de dossiers techniques complexes qui demandent du temps et de la concentration. La surveillance des investissements portuaires sur la décennie à venir, enfin, supposait une planification stratégique rigoureuse, une coordination avec les ministères de tutelle et les partenaires financiers, une vision claire des besoins futurs.
Tous ces chantiers sont aujourd’hui relégués au second plan. Depuis fin décembre 2025, l’essentiel de l’énergie institutionnelle de l’APN est absorbé par la gestion de la crise du scanning. Les réunions se multiplient avec le PAD, les Douanes, les ministères de tutelle, les opérateurs économiques. La révision réglementaire, la coordination Douala-Kribi, la décarbonation, la planification décennale : tout cela attendra un tout petit peu . Willie Tsanga Mba découvre que diriger une autorité de régulation en temps de crise signifie avant tout gérer l’urgence au détriment de la stratégie de long terme. Un apprentissage brutal pour un expert qui aspirait à transformer structurellement le secteur portuaire camerounais… Et qui, heureusement a encore largement de temps pour le faire.
La décision du Premier ministre Joseph Dion Ngute le 29 janvier 2026, ordonnant le maintien du contrat avec SGS, constitue un désaveu indirect pour l’Autorité Portuaire Nationale. En invalidant le partenariat PAD-Transatlantic que l’APN avait homologué, le chef du gouvernement signale que les décisions du régulateur peuvent être renversées par l’autorité politique. Cette remise en cause de l’acte réglementaire affaiblit considérablement la crédibilité institutionnelle de l’APN. Comment les acteurs du secteur portuaire peuvent-ils accorder du crédit aux futures décisions du régulateur s’ils savent que celles-ci peuvent être annulées du jour au lendemain par un arbitrage politique ?
Pour Willie Tsanga Mba personnellement, cette première crise pose la question de sa capacité à s’imposer comme un régulateur crédible et respecté. Installé depuis moins de deux mois, il se retrouve déjà associé à une décision controversée qui a contribué à paralyser le principal port du pays et qui a finalement été invalidée par le Premier ministre. Cette image de départ est difficile à corriger. Les opérateurs économiques se souviendront que la validation du partenariat avec Transatlantic par l’APN a précipité le chaos de janvier 2026. Reconstruire la confiance après un tel épisode nécessitera des efforts considérables.
L’avenir institutionnel de l’APN elle-même est interrogé par cette crise. Si le régulateur portuaire ne peut ni anticiper les problèmes opérationnels des partenariats qu’il homologue, ni résister aux pressions politiques contradictoires, ni faire respecter ses décisions face aux arbitrages gouvernementaux, quelle est sa raison d’être ? Cette question, brutale, sera certainement posée lors des discussions sur la réforme du cadre réglementaire. Willie Tsanga Mba pourrait ainsi se retrouver dans la situation paradoxale de devoir piloter une réforme qui remettra en cause les prérogatives de l’institution qu’il dirige, pour tenir compte des dysfonctionnements révélés par la crise actuelle.
Baptême du feu ou naufrage annoncé ?
Deux mois après son installation, Willie Tsanga Mba se retrouve à la croisée des chemins. Soit il parvient à tirer les leçons de ce baptême du feu, à renforcer les capacités de l’APN, à clarifier son rôle et ses limites, et à reconstruire progressivement la crédibilité du régulateur portuaire. Dans ce scénario optimiste, la crise du scanning deviendrait un accident de parcours douloureux mais formateur, qui aura révélé les failles du système et incité à les corriger. Willie Tsanga Mba pourrait alors espérer mener à bien son mandat et laisser une empreinte positive sur le secteur portuaire camerounais.
Soit cette crise n’est que le premier épisode d’un début difficile, marqué par l’impuissance institutionnelle, les désaveux politiques répétés et l’incapacité à réformer en profondeur un secteur miné par les conflits d’intérêts et les luttes de clans. Dans ce scénario pessimiste, Willie Tsanga Mba rejoindrait la longue liste des techniciens compétents broyés par les contradictions du système camerounais, où les meilleures intentions se heurtent aux logiques de pouvoir et aux blocages institutionnels. Son mandat ne serait alors qu’une parenthèse sans relief entre deux crises portuaires.
L’histoire tranchera. Mais une chose est certaine : Willie Tsanga Mba n’aura pas bénéficié de la période de grâce habituelle accordée aux nouveaux dirigeants. Dix-sept jours après son installation, il était déjà au cœur de la tempête. Une épreuve du feu précoce qui aura au moins le mérite de lui révéler rapidement la réalité du pouvoir au Cameroun : brutale, imprévisible et souvent cruelle pour ceux qui croient encore que la technique peut l’emporter sur la politique.

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