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France-Tchad: Les non-dits d’un partenariat « revitalisé »

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Derrière les communiqués enthousiastes et les sourires de circonstances de la rencontre Macron-Déby du 29 janvier, de nombreuses questions cruciales restent sans réponse. Investissements concrets, coopération militaire, droits humains : le « partenariat revitalisé » franco-tchadien affiche une opacité qui interroge sur sa substance réelle.

Jeudi 29 janvier 2026, l’Élysée et la présidence tchadienne ont publié un communiqué conjoint saluant « l’ambition d’un partenariat revitalisé » entre Paris et N’Djamena. Quinze mois après la rupture brutale de l’accord de défense, les deux pays affichent leur volonté de tourner la page. Mais au-delà des formules diplomatiques convenues, le flou persiste sur les engagements concrets qui structureront cette nouvelle relation.

Des investissements annoncés, aucun chiffre dévoilé

« La redynamisation de la coopération économique est une priorité », a martelé la présidence tchadienne, citant les secteurs de l’énergie, du numérique, de l’agriculture, de l’élevage, de l’éducation et de la culture. L’Élysée a confirmé que « le prisme n’est plus sur le sécuritaire mais sur les dynamiques d’investissements ». Mais quels investissements exactement ?

Aucun montant n’a été annoncé. Aucun projet précis n’a été détaillé. Aucun calendrier de mise en œuvre n’a été communiqué. Le communiqué conjoint se contente d’évoquer « une série d’orientations qui constitueront le fil conducteur de la redynamisation du partenariat », renvoyant à des « discussions futures » pour « assurer la mise en œuvre et le suivi des engagements réciproques souverainement pris ».

Cette absence de substance chiffrée interroge. Les entreprises françaises présentes au Tchad, notamment TotalEnergies qui exploite les gisements pétroliers du pays, vont-elles augmenter leurs investissements ? L’Agence française de développement (AFD) va-t-elle débloquer de nouvelles enveloppes pour des projets d’infrastructures ? Combien de bourses d’études supplémentaires seront accordées aux étudiants tchadiens ? Autant de questions restées sans réponse à l’issue de la rencontre.

Des sources diplomatiques françaises, interrogées sous couvert d’anonymat, évoquent « un processus en construction » et « des engagements qui seront précisés lors d’un sommet économique franco-tchadien envisagé pour le second semestre 2026 ». Mais cette temporalité floue contraste avec l’urgence des besoins du Tchad, où 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et où les infrastructures de base – routes, électrification, accès à l’eau potable – font cruellement défaut.

La coopération militaire, grand absent des communiqués

L’absence totale de mention de coopération militaire ou sécuritaire dans les communiqués officiels constitue l’autre zone d’ombre majeure de cette rencontre. Après la rupture de l’accord de défense en novembre 2024 et le départ complet des troupes françaises le 31 janvier 2025, les relations sécuritaires entre Paris et N’Djamena ont-elles été définitivement rompues ?

Les observateurs en doutent. Le Tchad reste confronté à des menaces sécuritaires multiples : les groupes jihadistes affiliés à l’État islamique et Boko Haram autour du lac Tchad, les incursions des Forces de soutien rapide (FSR) soudanaises le long de la frontière orientale, et les mouvements rebelles tchadiens opérant depuis le Soudan et la Libye. Dans ce contexte, il paraît peu probable que N’Djamena renonce totalement à toute forme de coopération avec Paris.

Des sources sécuritaires, citées par plusieurs médias spécialisés, évoquent la possibilité d’une coopération militaire « discrète », moins visible publiquement que le dispositif antérieur. Cela pourrait inclure des formations ponctuelles de cadres tchadiens en France, des échanges de renseignements sur les groupes jihadistes, voire des livraisons d’équipements militaires dans le cadre de contrats commerciaux plutôt que d’accords de défense formels.

Mais rien de tout cela n’a été confirmé officiellement. L’Élysée s’est refusé à tout commentaire sur ce sujet sensible, se contentant d’indiquer que « les échanges ont porté sur les enjeux régionaux, notamment la situation au Soudan ». La présidence tchadienne, de son côté, a insisté sur la « souveraineté » du Tchad et sa volonté de « diversifier ses partenariats » – une manière de rappeler que N’Djamena a signé des accords de coopération militaire avec la Russie, la Turquie et les Émirats arabes unis depuis 2023.

Cette opacité sur la dimension sécuritaire traduit probablement un embarras mutuel. Pour Paris, reconnaître publiquement la poursuite d’une coopération militaire pourrait raviver les accusations de néocolonialisme. Pour N’Djamena, l’admettre risquerait de contredire le discours souverainiste qui a justifié la rupture de l’accord de défense. Le résultat : un silence assourdissant sur un sujet stratégique majeur.

Droits humains : le grand oublié

Autre sujet soigneusement évité lors de la rencontre du 29 janvier : la situation des droits humains au Tchad. Le régime de Mahamat Idriss Déby fait pourtant l’objet de critiques récurrentes de la part d’organisations internationales comme Human Rights Watch, Amnesty International et la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH).

L’élection présidentielle de mai 2024, qui a officiellement porté Mahamat Déby au pouvoir avec plus de 61 % des voix, reste contestée par l’opposition et plusieurs observateurs indépendants. Ils dénoncent des fraudes massives, le musellement des médias indépendants, l’intimidation des candidats d’opposition et la répression sanglante des manifestations. L’assassinat de l’opposant Yaya Dillo en février 2024, dans des circonstances jamais élucidées, symbolise pour beaucoup la dérive autoritaire du régime.

Les forces de sécurité tchadiennes sont régulièrement accusées d’exécutions extrajudiciaires, de détentions arbitraires, de torture et de répression violente des mouvements sociaux. En octobre 2022, au moins 50 personnes ont été tuées lors de manifestations contre le prolongement de la transition militaire. Aucune enquête indépendante n’a été menée, aucun responsable n’a été inquiété.

Dans ce contexte, le silence d’Emmanuel Macron lors de la rencontre du 29 janvier interroge. Aucune mention publique des droits humains n’a été faite. Aucune conditionnalité n’a été évoquée pour lier le renforcement du partenariat à des progrès démocratiques. En recevant Mahamat Déby à l’Élysée sans aborder publiquement ces questions, le président français s’expose aux critiques de ceux qui l’accusent de sacrifier les valeurs démocratiques sur l’autel du pragmatisme géopolitique.

Des ONG françaises et tchadiennes ont d’ores et déjà dénoncé cette omission. « En légitimant le régime Déby sans exiger de contreparties sur les droits humains, la France renvoie un signal désastreux aux défenseurs de la démocratie au Tchad et dans toute la région », a déclaré un responsable d’une organisation de défense des droits humains basée à Paris, sous couvert d’anonymat.

L’Élysée, interrogé sur ce sujet, a répondu que « les questions de gouvernance et de respect des droits fondamentaux font partie du dialogue régulier entre la France et ses partenaires africains », sans préciser si ces sujets avaient été abordés lors de l’entretien avec Mahamat Déby. Une formule diplomatique qui en dit long sur l’embarras français.

Le volet culturel et éducatif reste dans le vague

Le communiqué conjoint mentionne l’éducation et la culture parmi les priorités du « partenariat revitalisé ». Mais là encore, aucune mesure concrète n’a été annoncée. La France va-t-elle augmenter le nombre de bourses d’études pour les étudiants tchadiens, actuellement estimé à quelques centaines par an ? Des programmes d’échanges artistiques seront-ils lancés ? Le réseau des Instituts français au Tchad, présent à N’Djamena et Moundou, sera-t-il renforcé en moyens humains et financiers ?

Ces questions demeurent sans réponse. Pourtant, le volet culturel et éducatif constitue un levier traditionnel de l’influence française en Afrique francophone. Le Tchad compte des milliers d’étudiants ayant suivi une formation en France, et la langue française y demeure la langue officielle et le vecteur principal d’enseignement supérieur. Mais face à la concurrence croissante des universités chinoises, turques et émiraties qui multiplient les programmes d’accueil et les bourses, Paris doit investir davantage pour maintenir son attractivité.

Le silence sur ces questions concrètes laisse planer le doute sur la volonté française de transformer les déclarations d’intention en actions tangibles. Certains analystes y voient le signe d’une France affaiblie, contrainte de se contenter de relations a minima avec un Tchad qui multiplie les partenariats alternatifs.

La question de la dette tchadienne non abordée

Le Tchad reste un pays lourdement endetté, malgré la restructuration négociée en 2021 au sein du Club de Paris, où la France a joué un rôle central. La dette publique représente environ 50 % du PIB tchadien, un niveau préoccupant pour un pays dont les revenus dépendent à 70 % du pétrole, dont les cours fluctuent.

Dans le cadre du « partenariat revitalisé », la France envisage-t-elle d’accorder de nouveaux allègements de dette ? Des prêts concessionnels via l’AFD sont-ils prévus ? Le communiqué conjoint n’y fait aucune allusion. Pourtant, la question financière conditionne largement la capacité du Tchad à financer les projets d’infrastructures et de développement évoqués comme priorités de la coopération bilatérale.

Des économistes tchadiens, interrogés par des médias locaux, estiment que sans un soutien financier massif et rapide de la France, le « partenariat revitalisé » risque de rester une coquille vide. « On nous parle de coopération économique, mais sans argent frais, comment le Tchad peut-il financer les routes, les écoles, les hôpitaux dont nous avons besoin ? », s’interroge un universitaire de N’Djamena.

Les divergences sur le Soudan masquées

Si le communiqué conjoint affiche une convergence franco-tchadienne sur le dossier soudanais, appelant les belligérants à respecter la trêve humanitaire proposée par le Quad, la réalité est plus complexe. Le Tchad entretient des relations ambiguës avec les deux camps de la guerre civile soudanaise : l’armée du général Abdel Fattah al-Burhane et les Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo dit « Hemedti ».

Des rapports de groupes de surveillance régionaux évoquent des soupçons de trafics d’armes transitant par le territoire tchadien à destination des belligérants soudanais. N’Djamena dément catégoriquement ces accusations, mais le flou persiste. La France, qui pousse pour une implication internationale accrue au Soudan via le Conseil de sécurité de l’ONU, peut-elle vraiment compter sur le Tchad comme partenaire fiable dans ce dossier ?

Les incursions des FSR sur le territoire tchadien – qui ont fait neuf morts parmi les soldats tchadiens entre décembre 2024 et janvier 2026 – compliquent encore l’équation. Mahamat Déby pourrait être tenté d’intervenir militairement au Soudan si ses intérêts vitaux sont menacés, une perspective qui inquiète Paris soucieux d’éviter une escalade régionale.

Ces divergences potentielles n’ont pas été abordées publiquement lors de la rencontre du 29 janvier. Le communiqué se contente d’appeler à « la création d’un environnement international propice à une résolution du conflit », une formule consensuelle qui masque des désaccords tactiques possibles sur la manière de gérer la crise soudanaise.

Le calendrier de mise en œuvre reste flou

« Une série d’orientations qui constitueront le fil conducteur de la redynamisation du partenariat franco-tchadien dans les domaines d’intérêt partagé par les deux pays » : cette formule alambiquée du communiqué conjoint résume parfaitement le flou qui entoure la concrétisation du « partenariat revitalisé ».

Quand ces « orientations » seront-elles précisées ? Sous quelle forme ? Qui sera chargé du suivi ? Un mécanisme de coordination bilatérale sera-t-il mis en place ? Des réunions ministérielles régulières sont-elles prévues ? Autant de questions laissées sans réponse.

Des sources diplomatiques françaises évoquent un sommet économique franco-tchadien « envisagé pour le second semestre 2026 », soit au moins six mois après la rencontre Macron-Déby. Une temporalité qui laisse perplexes de nombreux observateurs, qui y voient le signe d’un manque d’urgence, voire d’une volonté de gagner du temps sans véritablement s’engager.

La rencontre Macron-Déby du 29 janvier 2026 aura donc posé les jalons d’un « partenariat revitalisé » dont les contours restent largement à définir. Entre déclarations d’intention et silences stratégiques, entre affichage de convergences et dissimulation de divergences, ce rapprochement franco-tchadien laisse plus de questions en suspens qu’il n’apporte de réponses concrètes. Les prochains mois diront si ce nouveau départ se traduira par des engagements tangibles ou s’il ne constituera qu’un répit provisoire avant de nouvelles turbulences.

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