Le 12 mars 2026 à Yaoundé, la ministre de l’Habitat et du Développement urbain, Célestine Ketcha Courtès, a signé deux mémorandums d’entente avec les entreprises camerounaises Thermosun Cameroun et Blue Energy Holding. L’objectif : construire des unités industrielles de valorisation énergétique des déchets dans les deux plus grandes villes du pays, pour un investissement cumulé annoncé de 856,8 milliards de FCFA. Une annonce d’une échelle inédite au Cameroun — dont la portée réelle dépendra entièrement de ce qui viendra après la signature.
Deux entreprises, deux projets, une même ambition
Les deux mémorandums signés le 12 mars portent sur des projets distincts mais complémentaires. Thermosun Cameroun s’engage sur un investissement annoncé de 276,8 milliards de FCFA pour la construction de deux unités industrielles de traitement des déchets — une à Douala, une à Yaoundé. Les technologies envisagées sont larges et ambitieuses : transformation des déchets ménagers et industriels en électricité, biogaz, hydrogène, biocarburants et engrais organiques. L’entreprise mentionne un partenariat technologique avec Smargine Engineering pour certaines solutions, sans que les détails techniques n’aient encore été rendus publics.
Blue Energy Holding mise plus large encore — 580 milliards de FCFA pour un programme intégré qui va de la collecte modernisée jusqu’à la valorisation finale. L’entreprise entend déployer une chaîne complète : collecte avec une flotte de camions au biogaz, tri intelligent, incinération contrôlée ou procédés de transformation alternatifs, et production en bout de chaîne de bioélectricité et de biodiesel à partir d’huiles usagées. C’est le projet le plus ambitieux des deux — et celui qui, s’il aboutit, aurait l’impact le plus transformateur sur la gestion urbaine des deux métropoles.
Ensemble, les deux projets atteignent 856,8 milliards de FCFA — soit environ 1,4 milliard de dollars au taux actuel — ce qui en fait l’une des annonces d’investissement privé les plus importantes enregistrées au Cameroun ces dernières années dans le secteur urbain et environnemental. Ils s’inscrivent dans le cadre de la Stratégie Nationale de Développement 2030 et des engagements climatiques du pays.
Une urgence sanitaire qui attend une réponse industrielle
Derrière les chiffres, il y a une réalité urbaine que les habitants de Douala et Yaoundé vivent quotidiennement. Douala, capitale économique et ville la plus peuplée du pays, produit à elle seule environ 2 700 tonnes de déchets par jour. Des quartiers entiers vivent avec des montagnes d’ordures à quelques mètres des habitations, des caniveaux obstrués qui aggravent les inondations à chaque saison des pluies, et une pollution diffuse dont les effets sur la santé publique sont documentés mais peu quantifiés officiellement. La situation à Yaoundé n’est pas fondamentalement différente.
À l’échelle nationale, le constat est accablant : plus de 80% des déchets produits au Cameroun finissent dans des décharges à ciel ouvert, et moins de 1% sont recyclés. L’opérateur historique de collecte, Hysacam, fait face à des arriérés de paiement de l’État qui fragilisent sa capacité opérationnelle. Dans ce contexte, l’idée de transformer ce passif environnemental en ressource énergétique n’est pas seulement une ambition écologique — c’est une nécessité économique. Le Cameroun fait face à une demande croissante en électricité que l’hydroélectricité et le gaz ne suffisent plus à couvrir seuls. Des unités de waste-to-energy bien dimensionnées et bien opérées pourraient constituer une source d’énergie locale, décentralisée et alimentée en continu par un gisement qui, lui, ne manque jamais.
Des MoU, pas encore des chantiers
Il faut cependant lire ces annonces pour ce qu’elles sont. Les mémorandums d’entente signés le 12 mars sont des accords-cadres — des engagements de principe non contraignants qui ouvrent une phase de travail, pas de construction. À ce stade, aucun financement définitif n’a été débloqué, aucun calendrier de travaux n’a été rendu public, et les études de faisabilité, les évaluations d’impact environnemental et social, ainsi que les approbations réglementaires restent à conduire. Les deux entreprises devront dans les prochains mois finaliser ces études, identifier des partenaires financiers — privés, bailleurs de fonds internationaux, mécanismes de partenariat public-privé — et soumettre leurs projets aux procédures d’approbation en vigueur.
Ce cadrage est important dans un pays où les grands projets annoncés en fanfare ont parfois mis des années à démarrer, voire n’ont jamais dépassé le stade de l’annonce. L’échelle des investissements annoncés — inédite pour le secteur des déchets au Cameroun, largement supérieure aux projets comparables comme les 80 milliards FCFA mobilisés pour la valorisation à Yaoundé avec ISE Cemac en 2024-2025 — impose une exigence de sérieux et de transparence dans le suivi. Des risques réels existent : délais d’exécution, difficultés de financement, acceptabilité sociale de certaines technologies comme l’incinération qui génère des craintes légitimes sur la pollution atmosphérique, et articulation avec les opérateurs existants comme Hysacam dont l’intégration dans ce nouveau schéma n’est pas encore définie.
Si ces projets aboutissent, ils pourraient transformer en profondeur le paysage urbain de Douala et Yaoundé : réduction de l’insalubrité, création de plusieurs milliers d’emplois dans la collecte, le tri et l’exploitation des unités, production d’énergie locale, et modernisation d’une filière qui en a urgemment besoin. La vraie nouvelle ne sera pas celle du 12 mars. Elle sera celle du jour où les premières pelleteuses entreront en action.









