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Sénégal| Après le chaos de l’Assemblée générale à Dakar : Au Sénégal, Peut-on encore sauver le Parti Socialiste de Léopold Sedar Senghor ? 

« La violence est le fait des hommes qui n’ont pas d’arguments ». Léopold Sédar Senghor écrivait cette phrase en homme de dialogue, convaincu que la politique se gagnait par la pensée et non par la force. Samedi dernier, à la Maison du Parti de Colobane, ce sont pourtant des chaises et des pierres qui ont répondu à sa place. Sous le regard de bronze du poète-président, les militants du plus vieux parti du Sénégal ont transformé une assemblée générale de relance en champ de bataille, contraignant la direction à suspendre puis à annuler purement et simplement la rencontre. Entre une vieille garde accusée de confisquer l’héritage et une jeunesse à bout de patience, le Parti socialiste version 2026 s’éloigne chaque jour davantage de l’instrument d’union que Senghor avait façonné. 

Colobane, jour de chaos

Tout devait se jouer ce samedi à la Maison du Parti Léopold Sédar Senghor, dans le quartier dakarois de Colobane. Sous la présidence d’Aminata Mbengue Ndiaye, secrétaire générale du Parti socialiste, une assemblée générale de relance et de restructuration réunissait les principales forces du parti, convoquées pour redonner un cap à une formation en perte de vitesse depuis plusieurs années. L’enjeu n’était pas mineur : redéfinir les contours d’un appareil fragilisé par l’absence de victoires électorales et par des années de cohabitation gouvernementale qui ont fini par brouiller son identité.

La tension, palpable dès l’ouverture des travaux, n’a pas mis longtemps à dégénérer. Les échanges houleux ont rapidement cédé la place à des affrontements physiques : jets de pierres entre militants rivaux, chaises arrachées et projetées au milieu de la salle, mouvements de foule paniqués dans un espace devenu en quelques minutes incontrôlable. Les services de sécurité présents sur place ont dû recourir aux gaz lacrymogènes pour tenter de disperser les groupes les plus déchaînés, sans parvenir à ramener immédiatement le calme.

Le bilan matériel de cette journée porte la marque de la violence qui s’y est déployée : les infrastructures de la Maison du Parti ont été partiellement saccagées, chaises brisées, mobilier renversé, espace de réunion rendu inutilisable. Devant l’ampleur du désordre, la direction n’a eu d’autre choix que de suspendre l’assemblée générale dans l’urgence, avant d’annoncer son annulation pure et simple, faute de pouvoir reprendre les débats dans des conditions acceptables.

Ce décor, à lui seul, mérite qu’on s’y arrête. La Maison du Parti, inaugurée en grande pompe à l’époque de la toute-puissance socialiste, conserve sur ses murs les portraits de Senghor et porte en son sein un buste en bronze du fondateur. C’est donc sous les yeux figés du poète-président que ses propres héritiers politiques se sont arraché les chaises et jeté des pierres, dans un contraste presque insoutenable entre la grandeur du décor et la brutalité de la scène qui s’y jouait.

Cette image, devenue en quelques heures le symbole d’un parti à la dérive, ne doit cependant rien au hasard. Le chaos de Colobane n’est pas un accident isolé ni le simple débordement d’une journée mal organisée : il constitue l’expression physique d’une fracture idéologique et générationnelle qui couve depuis plusieurs années au sein de l’appareil socialiste, et que l’assemblée générale de samedi a fini par faire exploser au grand jour.

Conservateurs contre rénovateurs

Deux blocs s’affrontent aujourd’hui au sein du Parti socialiste sénégalais, et leur opposition, loin de se limiter à des querelles de personnes, traduit deux visions irréconciliables de ce que doit devenir le parti après des décennies de déclin. D’un côté, les « conservateurs », tenants de la direction en place ; de l’autre, les « rénovateurs » ou « refondateurs », porteurs d’une contestation de plus en plus assumée.

Le premier bloc s’incarne dans la figure d’Aminata Mbengue Ndiaye, héritière directe d’Ousmane Tanor Dieng, et dans la vieille garde socialiste qui l’entoure. Leur ligne politique privilégie une restructuration menée « par le haut », qui maintient le contrôle de l’appareil entre les mêmes mains tout en recherchant un repositionnement pragmatique après la fin de l’ère Macky Sall. Pour ce camp, la stabilité de la direction reste la condition d’une éventuelle reconquête électorale, et toute remise en cause de la hiérarchie actuelle relève d’une dangereuse précipitation.

Cette même direction porte un regard sévère sur ses contestataires internes. Elle les accuse de vouloir organiser un véritable « putsch » au sein du parti, de faire preuve d’indiscipline et de violer les textes statutaires censés encadrer toute évolution de la gouvernance socialiste. Dans cette lecture, la violence de samedi serait moins le symptôme d’un blocage structurel que la conséquence d’une agitation organisée par des militants impatients de prendre le pouvoir sans en passer par les voies légales.

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En face, le second bloc rassemble des mouvements de jeunesse, des secrétaires de coordinations régionales et des cadres dans la trentaine ou la quarantaine, convaincus que le parti ne survivra pas sans une refondation radicale. Leur ligne politique exige le départ d’une direction jugée illégitime et déconnectée des réalités du pays, ainsi qu’une rupture définitive avec la pratique des « alliances de tiroir » qui a, selon eux, vidé le PS de toute substance idéologique propre.

Ce même bloc adresse à la direction des reproches d’une gravité particulière : un « gel » démocratique du parti qui dure depuis des années, l’absence d’un congrès de renouvellement organisé dans les règles, et la transformation progressive du PS en une « coquille vide », dépourvue de toute ambition présidentielle autonome. Pour ces rénovateurs, le parti de Senghor a cessé depuis longtemps d’exister comme force politique indépendante, réduit au rang de supplétif dans les coalitions successives.

C’est la collision de ces deux logiques, l’une protectrice de l’ordre établi, l’autre porteuse d’une urgence refondatrice, qui a transformé l’assemblée générale de Colobane en arène de confrontation. Mais cette fracture contemporaine ne se comprend pleinement qu’à la lumière d’une histoire plus longue, celle d’un parti qui a dominé le Sénégal pendant un demi-siècle avant de s’effondrer électoralement en un quart de siècle seulement.

La machine Vert-Blanc : la chute d’un parti d’État

L’appareil qui porte aujourd’hui le nom de Parti socialiste n’a pas toujours existé sous cette forme. Son histoire commence en réalité le 27 octobre 1948, lorsque Léopold Sédar Senghor, alors membre de la SFIO aux côtés de Lamine Guèye, rompt avec ce dernier pour fonder le Bloc Démocratique Sénégalais, le BDS. Cet acte de naissance, méconnu de la plupart des militants actuels, constitue pourtant la matrice originelle de la formation dont les chaises ont volé samedi dernier.

Pour élargir sa base à l’approche de l’indépendance, Senghor fait évoluer son parti au gré des fusions politiques. En 1957, le BDS devient le Bloc Populaire Sénégalais. L’année suivante, la réconciliation entre Senghor et Lamine Guèye donne naissance à l’Union Progressiste Sénégalaise, l’UPS, sous la bannière de laquelle le pays accède à l’indépendance en 1960. Le futur Parti socialiste a donc déjà changé trois fois de nom avant même de porter celui sous lequel il est connu aujourd’hui.

Ce n’est qu’en décembre 1976 que l’UPS devient officiellement le Parti Socialiste. Cette transformation tardive répond à un calcul précis : Senghor souhaite faire adhérer son mouvement à l’Internationale Socialiste, ce qui l’amène à instaurer un tripartisme strict au Sénégal, autorisant trois courants distincts — libéral, marxiste et social-démocrate. Le label social-démocrate revient logiquement à son propre parti, rebaptisé pour l’occasion. La « Maison du Parti » que ses militants se disputent aujourd’hui à coups de pierres est donc l’héritière directe d’une machine politique bâtie patiemment sur près de trente ans pour conquérir, puis conserver le pouvoir.

De 1948 à 2000, ce parti connaît une hégémonie quasi absolue, fusionné avec l’appareil administratif de l’État sous Senghor puis sous Abdou Diouf, pendant cinquante-deux années consécutives. Le séisme survient en 2000, avec la défaite historique d’Abdou Diouf face à Abdoulaye Wade : l’État-PS s’effondre d’un coup, ouvrant une longue période d’érosion électorale dont le parti ne s’est jamais relevé.

Entre 2012 et 2024, sous la direction d’Ousmane Tanor Dieng, le PS choisit le confort gouvernemental en s’alliant à la coalition Benno Bokk Yaakaar de Macky Sall, renonçant à présenter un candidat propre aux présidentielles de 2019 puis de 2024. L’épisode Khalifa Sall, maire très populaire de Dakar exclu du parti en 2017-2018 avant d’être emprisonné par le régime Sall, achève de briser l’aile gauche et dynamique de la formation. L’arrivée au pouvoir du PASTEF entre 2024 et 2026 referme la boucle : marginalisé, sans boussole idéologique ni leader naturel, le Parti socialiste se retrouve aujourd’hui à la recherche d’une identité que même son histoire centenaire ne suffit plus à lui garantir.

La transition qui n’a jamais eu lieu : de Tanor Dieng à Aminata Mbengue Ndiaye

Pour comprendre la déflagration du week-end dernier , il faut s’arrêter sur la manière dont s’est organisée, ou plutôt dont ne s’est pas organisée, la succession à la tête du parti. Ousmane Tanor Dieng a dirigé le PS d’une main de fer de 1996 jusqu’à sa mort en 2019, gérant pendant plus de deux décennies le traumatisme de la perte du pouvoir survenue en 2000. Son autorité, longtemps incontestée, a structuré l’ensemble de la vie interne du parti.

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Cette longévité a toutefois un prix. En restant à la tête de la formation pendant plus de vingt ans, Tanor Dieng a étouffé l’émergence d’un successeur naturel et dynamique, capable de porter une nouvelle génération de cadres vers les responsabilités. À sa mort en 2019, il ne laisse pas un parti structuré pour l’avenir, mais un appareil figé, sans dispositif de transmission clairement établi.

C’est dans ce vide qu’Aminata Mbengue Ndiaye prend les rênes du parti, officiellement pour assurer une transition. Le problème, soulignent aujourd’hui ses détracteurs internes, c’est que cette transition dure depuis sept ans, de 2019 à 2026, sans qu’un véritable congrès démocratique n’ait jamais permis d’élire un nouveau leader pleinement légitime. L’intérim s’est mué, dans les faits, en gouvernance durable.

Face à cette situation, les instances régionales du parti réclament depuis des années des votes effectifs, des cartes de militants physiques et un renouvellement transparent des organes dirigeants. En refusant d’ouvrir ces vannes démocratiques, par crainte de perdre le contrôle d’un appareil déjà fragilisé, la direction actuelle a fini par pousser une partie de sa base vers une impatience que les structures officielles ne parvenaient plus à canaliser.

Cette impatience accumulée pendant sept années d’attente explique, plus que tout autre facteur isolé, l’explosion de violence observée samedi à Colobane. Les chaises qui ont volé dans la Maison du Parti ne sont pas seulement celles d’une assemblée générale ratée : elles sont celles d’une transition interne jamais menée à son terme, d’un congrès toujours promis et jamais tenu, d’une génération qui attend depuis 2019 que la porte du pouvoir s’ouvre enfin.

Les fantômes de Senghor : trois contradictions, trois scénarios

Au-delà du blocage de la succession, le Parti socialiste sénégalais se trouve aujourd’hui confronté à des contradictions qui dépassent les seules personnes en présence. La première touche à son identité même : fondé sur le « socialisme africain » théorisé par Senghor, mélange d’humanisme, de valeurs négro-africaines et de social-démocratie, le parti voit aujourd’hui son discours apparaître vieux et bureaucratique face à la montée du souverainisme panafricaniste et populiste qu’incarne le PASTEF désormais au pouvoir. Le PS n’a plus d’offre doctrinale claire à proposer à une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans son vocabulaire.

La seconde contradiction est d’ordre matériel et financier. Pendant cinquante-deux ans, le parti a vécu des ressources de l’État ; pendant les douze années de Benno Bokk Yaakaar, il a vécu des quotas de ministres, de directions générales et de postes de députés obtenus grâce à son alliance avec Macky Sall. Aujourd’hui totalement écarté du pouvoir, le PS fait face à une crise financière aiguë : sans perspective de victoire électorale, les financements se tarissent, et l’entretien même de la mythique Maison du Parti de Colobane devient un défi quotidien pour une formation qui n’a plus les moyens de son histoire.

De ces contradictions cumulées découlent trois scénarios possibles pour l’avenir . Le premier, celui de la « chypriotisation » ou de l’extinction lente, verrait le PS refuser tout changement, s’enfoncer dans ses guerres de clans et finir, à l’image du Parti socialiste français, comme une marque historique et un patrimoine immobilier sans plus aucun poids électoral réel.

Le second scénario est celui de la scission inévitable. L’impossibilité même de tenir une assemblée générale démontre que la cohabitation entre les deux blocs a atteint ses limites : une frange jeune et réformatrice pourrait choisir de claquer la porte pour fonder un nouveau parti socialiste, laissant la vieille garde régner sur les ruines et les souvenirs de Senghor et de Diouf.

Le troisième scénario, le plus exigeant, reposerait sur un sursaut par le sacrifice de la vieille garde : Aminata Mbengue Ndiaye et son bureau politique accepteraient de passer la main lors d’un congrès extraordinaire réellement ouvert, confiant les clés du parti à une figure de consensus issue de la nouvelle génération. Mais au vu des désaccords actuels, le chemin d’une transition pacifique paraît, à ce stade, singulièrement compromis — et la question posée par ce papier, loin de trouver une réponse simple, reste suspendue à la capacité d’un parti centenaire à se réinventer avant de disparaître tout à fait.

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