Ils ont partagé les mêmes combats, les mêmes prisons et le même projet politique. En mars 2024, Bassirou Diomaye Faye entrait à la présidence du Sénégal porté par Ousmane Sonko — son mentor, son parti, sa base militante. Deux ans plus tard, les deux hommes occupent toujours les deux premières fonctions de l’État. Mais entre eux, quelque chose s’est fissuré. Les tensions, longtemps contenues, éclatent désormais au grand jour. La question n’est plus de savoir si la fracture existe , elle est visible. La question est de savoir jusqu’où elle ira.
De l’idylle à la fissure
Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut revenir à ce qui liait ces deux hommes hier. Bassirou Diomaye Faye n’était pas le candidat naturel du Pastef pour la présidentielle de 2024. C’est Ousmane Sonko qui l’a désigné — depuis sa cellule de prison — comme son représentant, faute de pouvoir se présenter lui-même. Faye a remporté l’élection au premier tour avec 54,28% des voix, porté par la machine militante du Pastef et par l’aura de Sonko. Il est entré à la présidence en homme reconnaissant, et Sonko est devenu son Premier ministre.
Ce schéma — un président redevable, un Premier ministre qui tient les rênes du parti et du gouvernement — portait en lui-même les germes des tensions actuelles. Un régime présidentialiste ne peut pas fonctionner durablement avec deux centres de gravité. Le président dispose constitutionnellement de tous les leviers du pouvoir exécutif. Le leader du parti majoritaire contrôle le gouvernement et l’Assemblée nationale. Tant que les deux hommes marchaient dans le même sens, la tension restait latente. Elle est devenue structurelle le jour où leurs ambitions pour 2029 ont cessé de coïncider.
2029, le nœud gordien
C’est là que réside le cœur du problème. En décembre 2025, lors de la Journée des martyrs au Grand Théâtre de Dakar, Ousmane Sonko a posé sa candidature pour 2029 en des termes sans équivoque : « Rien ne peut m’empêcher d’être candidat ». Une déclaration assumée, répétée, et qui n’a laissé aucune place à l’interprétation. De son côté, Bassirou Diomaye Faye est constitutionnellement éligible à un second et dernier mandat. Et les 300 maires ralliés à sa coalition lors de l’AG du 7 mars, les appels explicites à sa réélection depuis la tribune — sans qu’il ne les démente — disent que la machine est lancée.
Deux candidatures dans le même camp, c’est arithmétiquement impossible à gérer sans fracture. L’une des deux devra céder. Et aucun des deux hommes ne semble disposé à le faire. C’est cette impasse que les observateurs qualifient de « fin de l’idylle » — non pas parce que les deux hommes se détestent, mais parce que leurs intérêts politiques sont devenus objectivement incompatibles. À cela s’ajoute une variable que personne ne maîtrise encore : la question de l’éligibilité de Sonko en 2029. Sa condamnation pour diffamation dans l’affaire Prodac ne l’empêche pas juridiquement de se présenter « selon les constitutionnalistes » — mais le Conseil constitutionnel aura le dernier mot. Si Sonko venait à être déclaré inéligible, toute la dynamique actuelle serait bouleversée du jour au lendemain. Et avec elle, le rapport de force entre les deux hommes.
Une économie qui complique tout
Ce qui rend cette fracture politique particulièrement dangereuse, c’est la toile de fond économique sur laquelle elle se dessine. Le Sénégal affiche une dette publique qui a atteint 132% du PIB — un chiffre vertigineux, hérité en partie des années Macky Sall mais que le nouveau pouvoir doit gérer. Des audits commandés par le régime Faye-Sonko ont révélé des déficits publics sous-déclarés — 10,4% du PIB au lieu des 5,5% officiellement annoncés sous Macky Sall. La marge de manœuvre budgétaire est étroite, les attentes des Sénégalais sont immenses, et les ressources pétrolières et gazières tardent à produire les effets transformateurs promis.
Dans ce contexte, chaque décision économique devient automatiquement un enjeu politique entre les deux hommes. Qui assume les arbitrages difficiles ? Qui porte la responsabilité des sacrifices demandés aux Sénégalais ? Qui tire le bénéfice politique des réformes qui réussissent ? Ces questions ordinaires dans un gouvernement soudé deviennent des pommes de discorde dans une cohabitation tendue. Et elles alimentent, en arrière-plan, la compétition pour 2029 : celui qui gérera le mieux l’économie dans les prochains mois renforcera sa légitimité pour la présidentielle. Celui qui échouera en portera le coût électoral.
Une guerre froide aux conséquences chaudes
Parler de guerre officiellement déclarée entre Faye et Sonko « serait inexact à ce stade ». Faye réaffirme son appartenance au Pastef. Sonko est toujours Premier ministre. Aucune rupture formelle n’a été prononcée. Mais la guerre froide qui s’est installée entre eux produit déjà des effets bien réels sur le fonctionnement de l’État sénégalais.
La base militante du Pastef, la plus mobilisée et la plus disciplinée du pays, se sent écartelée entre la loyauté à son leader historique et le respect dû au président de la République. Sur les réseaux sociaux, les termes de « trahison » et de « réécriture de l’histoire » dominent les discussions dans le camp Sonko. Des figures comme Ismaila Diallo répondent que « Sonko gagne toujours à la fin », mais l’affirmation elle-même dit l’inquiétude qu’elle cherche à dissiper. De l’autre côté, les soutiens de Faye parlent de « maturité présidentielle » et d’« émancipation légitime », un vocabulaire qui reconnaît implicitement que quelque chose a changé.
Le prochain rendez-vous crucial sera les élections locales de 2027. Ce scrutin dira, en urnes, lequel des deux hommes dispose réellement de la force électorale pour prétendre à 2029. Si la coalition de Faye performe bien, le président sortira renforcé et moins dépendant du Pastef. Si la machine Sonko écrase tout sur son passage, le rapport de force s’inversera. C’est là que la guerre froide risque de devenir chaude — et que le Sénégal saura si cette fracture est réparable ou définitive.

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