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Cameroun | Sa Majesté Aboubakary Abdoulaye, le dauphin constitutionnel qui assurera la vacance du pouvoir « au cas où… »

« Je remercie le président Paul Biya pour le choix porté sur ma modeste personne ». Ce sont les premiers mots qu’Aboubakary Abdoulaye a prononcés après son élection à la présidence du Sénat camerounais ce 17 mars 2026 — un scrutin remporté avec 100% des voix. Mais derrière le protocole d’une séance parlementaire ordinaire se joue quelque chose de bien plus lourd : le Cameroun vient de désigner, au sens strict de sa Constitution, la personnalité appelée à gouverner le pays en cas de vacance du pouvoir. Son nom — Aboubakary Abdoulaye.

Ce que prévoit la Constitution

L’article 6 de la Constitution camerounaise est d’une clarté sans ambiguïté. En cas de vacance de la présidence de la République — qu’elle résulte d’un décès, d’une démission ou d’un empêchement définitif du chef de l’État — le pouvoir est confié provisoirement au président du Sénat. Pas au Premier ministre. Pas au président de l’Assemblée nationale. Au président du Sénat. C’est lui qui devient président de la République par intérim, qui assure la continuité de l’État et qui organise une nouvelle élection présidentielle dans un délai compris entre vingt et cent vingt jours.

Les constituants camerounais ont cependant pris soin d’encadrer strictement cet intérim pour éviter toute dérive. Le président par intérim ne peut pas modifier la Constitution — il ne dispose pas du pouvoir constituant que seul le président élu détient. Il ne peut pas non plus se porter candidat à l’élection présidentielle qu’il est chargé d’organiser — une disposition qui neutralise toute tentation d’instrumentaliser la fonction intérimaire à des fins personnelles. Son rôle est donc précisément borné : garantir la stabilité institutionnelle, assurer la continuité de l’État et remettre le pouvoir au président élu dans les délais constitutionnels.

La Constitution prévoit également le cas d’un empêchement du président du Sénat lui-même pendant l’exercice de l’intérim. Dans cette hypothèse, c’est le premier vice-président du Sénat — en l’occurrence Begala Mikel N. épse Akono, élue ce même 17 mars — qui prendrait le relais. Une chaîne de succession constitutionnelle pensée pour qu’aucune vacance institutionnelle ne puisse jamais laisser l’État sans tête, quelle que soit la circonstance.

Ce dispositif, conçu pour éviter tout vide de pouvoir, fait du président du Sénat une figure constitutionnelle d’une importance que le protocole officiel traduit clairement : il est la deuxième personnalité de l’État camerounais, immédiatement après le président de la République et avant le président de l’Assemblée nationale et le Premier ministre.

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Douze ans dans l’ombre du perchoir

Aboubakary Abdoulaye n’arrive pas à ce poste par surprise ou par trajectoire accidentelle. Depuis 2013, année de l’installation effective du Sénat camerounais, il en était le premier vice-président — celui que la Constitution désigne précisément comme le suppléant du président en cas d’empêchement. Pendant douze ans, il a donc occupé la position constitutionnellement la plus proche du perchoir sénatorial, observant le fonctionnement de l’institution de l’intérieur, tissant ses réseaux parlementaires, conduisant la diplomatie du groupe d’amitié Cameroun-Chine, recevant ambassadeurs et délégations étrangères.

Ces douze années de vice-présidence ne sont pas un détail biographique — elles sont la démonstration d’une loyauté institutionnelle et partisane que le RDPC a choisie de récompenser ce 17 mars. Sénateur nommé pour la région du Nord depuis mai 2013, réélu en 2018 et en 2023, il a traversé trois législatures sénatoriales sans jamais perdre la confiance du parti au pouvoir ni celle de la base traditionnelle du Grand Nord dont il est l’un des représentants les plus emblématiques. La consigne de vote donnée par le RDPC à ses sénateurs ce jour n’était pas une formalité — elle était l’aboutissement d’une décision politique longuement mûrie.

Diplômé de l’École nationale d’administration et de la magistrature, ancien secrétaire général du ministère de l’Agriculture, ancien secrétaire d’État chargé de l’Agriculture dès 1995, il arrive au perchoir avec un double ancrage — celui de l’administrateur formé aux standards de l’État républicain, et celui du souverain traditionnel dont l’autorité sur son territoire n’a jamais cessé de s’exercer en parallèle de ses fonctions institutionnelles. C’est précisément cette combinaison qui fait de lui une figure politique à nulle autre pareille dans le paysage camerounais.

Le poids du Grand Nord

L’élection d’Aboubakary Abdoulaye à la présidence du Sénat intervient le même jour que celle de Théodore Datouo à la présidence de l’Assemblée nationale. Deux renouvellements simultanés, deux institutions, deux hommes — l’un originaire de l’Ouest, l’autre du Grand Nord. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier anodine. C’est la traduction institutionnelle d’une réalité politique que le Cameroun pratique depuis son indépendance : la gestion des équilibres régionaux au sommet de l’appareil d’État.

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Le Grand Nord — ensemble des régions de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord — représente environ un tiers de l’électorat camerounais. C’est la zone la plus peuplée du pays, la plus vaste géographiquement, et l’une des plus stratégiques sur le plan sécuritaire — aux frontières du Tchad, du Nigeria et de la République centrafricaine, dans une zone sahélienne traversée par des tensions que Yaoundé ne peut ni ignorer ni gérer sans l’appui des autorités traditionnelles locales. Depuis l’indépendance, et surtout depuis la présidence d’Ahmadou Ahidjo — premier chef d’État camerounais, lui-même originaire du Nord — cette région a constitué l’un des socles de l’équilibre politique national.

Mais ce que le Grand Nord pèse dans les urnes et dans la géopolitique nationale, il le pèse aussi dans ses structures traditionnelles — et c’est ici qu’Aboubakary Abdoulaye incarne quelque chose d’unique. En tant que Lamido de Rey-Bouba, il gouverne depuis 2006 le plus vaste et le plus puissant des lamidats camerounais — un territoire de 36 000 kilomètres carrés qui regroupe une vingtaine de groupes ethniques majoritairement peuls. À l’intérieur de ce territoire, le Lamido est chef de terre, guide spirituel et arbitre judiciaire suprême — assisté d’un conseil de dignitaires, le faada, avec ses ministres traditionnels chargés de l’agriculture, de la justice et du commerce. Un système complet, autonome dans ses usages, qui coexiste avec les structures administratives de l’État camerounais sans jamais en être le simple appendice.

La présidence du Sénat confiée à un Lamido du Nord ne s’inscrit donc pas seulement dans une logique d’équilibre régional — elle lui donne une dimension nouvelle et inédite, celle d’une fonction constitutionnellement critique que le Grand Nord n’avait jamais encore occupée à ce niveau. Pour la première fois dans l’histoire du Cameroun indépendant, la personnalité désignée par la Constitution pour assurer l’intérim présidentiel en cas de vacance du pouvoir est un souverain traditionnel. Ce cumul — pouvoir coutumier pluriséculaire et fonction constitutionnelle républicaine — est sans précédent dans l’histoire institutionnelle du pays.

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