Vingt mois de détention, une condamnation à vingt ans de prison prononcée en son absence et un silence qu’elle a fini par rompre. Ce vendredi 6 mars 2026, Sylvia Bongo s’est exprimée pour la première fois sur France 24 depuis le coup d’État du 30 août 2023. Son témoignage est glaçant qui pose avec une acuité nouvelle la question de ce qui s’est réellement passé au Gabon après la chute d’Ali Bongo.
La nuit du coup d’État
Sylvia Bongo raconte la bascule avec une précision qui dit que ce moment ne s’efface pas. Trois heures du matin, le 30 août 2023. Les résultats de la présidentielle viennent d’être proclamés et la victoire d’Ali Bongo annoncée. Cinq minutes plus tard, tout s’inverse. « Mon aide de camp est rentré avec un pistolet. Des hommes armés, cagoulés, sont venus me chercher, moi et mon fils. On nous a mis dans une voiture, cagoulés. On nous a dit de nous taire ». Direction le palais présidentiel, cinquième étage. C’est là, dit-elle, qu’elle comprend qu’il y a un coup d’État.
Sa première pensée n’est pas pour elle. « J’ai pensé à mon mari en danger. J’ai pas pensé à mon propre danger ». À ses côtés, son fils Noureddin, 22 ans à l’époque, père de trois enfants. Ce que cette nuit révèle, selon elle, c’est la précision de l’opération — des hommes qui connaissent l’adresse, qui savent qui chercher, qui agissent en quelques minutes après l’annonce des résultats.
Pendant deux mois, affirme-t-elle, elle est enfermée dans une maison isolée, interrogée dès les premiers jours sur ses comptes bancaires. La pression est immédiate. Et pour la faire céder, dit-elle, on utilise son point le plus vulnérable — son fils. « Si vous nous donnez pas vos RIB, votre fils ne vivra pas une semaine ». Elle dit avoir cédé immédiatement. « J’ai dit : prenez tout ce que vous voulez » . L’isolement qui suit est total, selon son témoignage. Pas de contact avec l’extérieur, pas d’information sur son mari, pas de nouvelles du monde. Deux mois dans ce vide — avant ce qu’elle décrit comme la séquence la plus traumatisante de sa détention.
Les sous-sols de la présidence
Un soir d’octobre, des hommes cagoulés viennent la chercher à nouveau. On la conduit, encagoulée, dans ce qu’elle décrit comme les sous-sols de la présidence. Sur le mur de la pièce où on l’amène, une inscription : « La mort est un réflexe ».
Ce qui se passe ensuite, elle le raconte sans effet de style. Mains et pieds attachés. Eau froide jetée sur elle. Une écharpe nouée autour du cou. « J’ai vacillé ». Mais c’est ce qu’elle dit avoir vu faire à son fils devant elle qui constitue le moment le plus insoutenable de son récit. Noureddin est là, dans la même pièce « tuméfié de partout, les yeux qui sortaient des orbites »., frappé avec une barre de fer, oreilles agrafées, doigts écrasés au marteau, tasé. « À un moment, mon fils était tout bleu », affirme-t-elle.
« J’ai eu la force de dire : laissez mon fils tout seul ». Elle dit avoir signé des documents dont elle ignorait le contenu, dans un état altéré par la douleur et la terreur. « Je ne sais pas ce que j’ai signé ». Ces accusations sont formellement niées par les autorités gabonaises. Sylvia Bongo dit disposer de preuves médicales et documentaires, et annonce son intention de les produire devant les juridictions internationales. À ce stade, les deux versions s’opposent sans qu’un tiers indépendant n’ait pu les vérifier.
Elle évoque également des insultes à caractère raciste — « sale blanche », « le fils de la sale blanche » dont elle dit avoir été victime pendant sa détention. Des propos que les autorités gabonaises n’ont pas commentés publiquement.
L’Angola comme porte de sortie
La libération arrive en mai 2025 par une voie qu’elle n’attendait pas. Le président angolais João Lourenço rend visite aux Bongo, encore sous surveillance. Dix minutes d’échange. « Il a compris très vite », dit-elle. Sa reconnaissance est sans nuance : « Je le remercierai toute ma vie. Il nous a sauvé la vie ». Trois jours après, ils prennent l’avion. Direction l’Angola, puis Londres.
Les circonstances précises qui ont conduit à cette intervention ne sont pas détaillées dans l’interview. L’Angola joue depuis plusieurs années un rôle de médiateur dans les crises politiques d’Afrique centrale et australe — ce qui peut expliquer, en partie, l’implication personnelle de João Lourenço.
La liberté est assortie de conditions. L’accord de libération impose le silence sur la détention et interdit d’engager des poursuites contre le Gabon. Sylvia Bongo respecte cet engagement jusqu’en juillet 2025, date à laquelle elle dénonce publiquement torture et détention arbitraire. En réponse, le tribunal gabonais la condamne par contumace, le 12 novembre 2025, à vingt ans de prison pour détournement de fonds publics. Elle refuse de reconnaître la légitimité de ce procès et choisit de ne pas y comparaître.
La question du pouvoir réel
L’AVC d’Ali Bongo en 2018 a-t-il fait de Sylvia Bongo la véritable dirigeante du Gabon ? C’est l’une des accusations centrales portées contre elle. Le général Oligui Nguema l’a lui-même suggéré publiquement, la décrivant comme celle qui signait tout. Le réquisitoire du procureur parle d’un « duo mère-fils qui a travesti le pouvoir présidentiel » .
Elle réfute catégoriquement. « En quatorze ans, je l’ai vu trois fois signer des décrets. Je ne comprends rien à la politique, et surtout pas à la politique gabonaise ». Une dénégation ferme que ses accusateurs contestent tout aussi fermement, sans que les éléments rendus publics à ce jour permettent de trancher définitivement.
Sur les accusations de détournement — vingt millions de dollars évoqués, jets privés, hôtel particulier à Paris, palais à Marrakech — elle ne nie pas l’existence des biens mais en conteste l’origine illicite. « Crime là aussi qui donne la preuve ? Sortir quatre milliards ou mille milliards, il faut le faire » . Elle renvoie aux juridictions internationales le soin de dire la vérité — une procédure qui, si elle est engagée, permettra à chaque partie de produire ses preuves dans un cadre contradictoire.
Sur les Gabonais qui ont accueilli le coup d’État avec soulagement, elle dit les comprendre. « Je comprends leurs problèmes systémiques en Afrique ». Avant d’ajouter, en référence à ce que son fils aurait subi : « Ce qu’ils ont fait à mon fils, insupportable ».
« Jamais »
La dernière question est simple : retournera-t-elle un jour au Gabon ? La réponse tombe deux fois, sans hésitation : « Jamais. Jamais ». Elle précise qu’elle laisse là-bas des gens qu’elle aime — mais que ce qu’elle dit avoir vécu constitue une rupture qu’elle juge irréparable. « J’ai trop mal ».
Parallèlement, elle annonce vouloir porter son dossier devant les juridictions internationales et combattre la condamnation à vingt ans prononcée en son absence. Cette interview sur France 24 — première prise de parole publique depuis le coup d’État — s’inscrit manifestement dans cette démarche. Elle y pose son témoignage dans l’espace public, avant que les procédures judiciaires ne s’ouvrent dans un cadre plus formel.
Ce que cette interview laisse ouvert est au moins aussi important que ce qu’elle dit. Les accusations de torture sont graves — et non vérifiées de manière indépendante. La version du régime gabonais est radicalement différente. Entre les deux, le lecteur dispose désormais du témoignage de Sylvia Bongo. Les juridictions internationales, si elles sont saisies, auront le dernier mot.









