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Cameroun | À l’Assemblée nationale, les parlementaires rallument la flamme d’une réforme foncière attendue depuis 50 ans

Le 27 novembre, le palais de verre Paul Biya a vibré d’une énergie inhabituelle. Dès le début de la matinée, les couloirs s’étaient chargés de cette tension silencieuse qui précède les grandes prises de parole. Le REPAR, le Réseau des parlementaires pour la gestion durable des écosystèmes forestiers d’Afrique centrale, tenait séance. Une rencontre annoncée comme technique, mais qui a rapidement épousé les contours d’un moment politique majeur. Au centre des discussions, un mot qui serre le présent et l’avenir du Cameroun dans un même nœud : la terre.

Dans l’hémicycle, l’honorable Hilarion Etong, premier vice-président de l’Assemblée nationale, avait donné le ton lors de sa prise de parole . « Nous ne pouvons plus détourner le regard. La question foncière est devenue le premier miroir de nos tensions sociales », avait-il lâché d’une voix posée, presque lourde. Une phrase qui allait guider toute la rencontre. Autour de lui, des députés venus de plusieurs commissions, le secrétaire général du MINDCAF représentant le ministère des Cadastres et des Affaires foncières, ainsi que les équipes de ProPFR/GIZ, habituées aux dossiers complexes et aux compromis difficiles.

Très vite, la salle avait pris des allures de laboratoire national. Les parlementaires avaient sorti leurs documents de travail, certains annotés, d’autres couverts de feuillets colorés. Tous avaient un point commun : un diagnostic sévère, presque brutal, de la situation foncière actuelle. Depuis des années, le Cameroun fait face à des accaparements massifs de terres, souvent orchestrés au détriment des communautés rurales. Des femmes et des jeunes continuent d’être marginalisés dans l’accès au foncier. Les conflits entre agriculteurs et éleveurs se répètent d’une saison à l’autre, parfois meurtriers. Les titres fonciers, eux, s’annulent, se superposent, se duppliquent, se contredisent, révélant un système où les droits se chevauchent plus qu’ils ne s’organisent. « C’est un chaos silencieux qui engloutit des familles entières », avait résumé un élu plutôt lors de la rencontre de Mbankomo.

Des parlementaires avaient rappelé les scènes observées sur le terrain : des villages entiers priés de quitter des terres qu’ils occupent depuis des générations ; des femmes incapables d’hériter parce que la coutume locale les efface des registres ; des éleveurs en transhumance perdus dans un maquis de limites non repérées ; des agriculteurs découvrant que leur propre titre avait été annulé suite à une procédure dont ils ignoraient jusque l’existence. La note de position du REPAR, distribuée à chaque siège, ne laissait aucune zone d’ombre : la carte foncière du Cameroun est devenue un champ de tensions.

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Dans ce tableau déjà dense, un autre problème surplombait tous les autres : l’absence d’un cadastre moderne. Les députés s’étaient accordés sur un constat presque humiliant pour un pays qui ambitionne l’émergence. La digitalisation du cadastre stagne depuis des années. Beaucoup de dossiers dorment encore dans des classeurs en carton, exposés à l’humidité, au feu, aux manipulations imprévisibles. La modernisation avance, mais trop lentement. Le coût est élevé, reconnaissent les experts. La sécurisation des données est faible, ajoutent les techniciens. Pourtant, personne ne semblait prêt ce jour-là à accepter le fatalisme. « Un pays sans cadastre sécurisé est un pays sans colonne vertébrale », avait martelé Sa Majesté Mama Jean Marie, président du REPAR, provoquant un brouhaha d’approbation.

Autour des tables rondes dans l’hémicycle, les recommandations s’étaient formées comme un bloc. Les députés plaidaient d’abord pour une reconnaissance juridique claire des villages, afin qu’ils puissent devenir des entités foncières à part entière. Ils demandaient ensuite la création d’un cadastre rural, adapté aux réalités du terrain, capable de protéger les terres communautaires. Les titres fonciers collectifs figuraient également dans les priorités, tout comme la reconnaissance effective des droits coutumiers, longtemps relégués au rang de traditions informelles et donc facilement contournables. Et puis il y avait l’essentiel : les femmes et les jeunes, trop longtemps laissés à la marge, pour lesquels les parlementaires réclamaient une reconnaissance pleine et entière dans les régimes fonciers.

L’hémicycle avait grondé d’assentiment lorsque la question des réformes institutionnelles avait été abordée. Depuis des années, le foncier est pris dans un maillage administratif qui confine parfois à la cacophonie. Conflits de compétences entre ministères, absence de coordination intersectorielle, procédures qui se chevauchent sans jamais se rencontrer. « Nous sommes parfois quatre institutions à gérer un même hectare », avait chahuté un député lors d’une conversation dans les coulisses.

Les députés avaient alors insisté sur la nécessité de créer un comité interministériel dédié au foncier, capable de trancher, d’arbitrer, de coordonner. L’idée de mettre sur pied un Observatoire national du foncier avait également reçu un large soutien. Et, dans un pays où certaines zones attendent encore un service déconcentré du MINDCAF, l’appel à une présence accrue du ministère dans les arrondissements avait été accueilli comme une évidence.

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La digitalisation était revenue au centre des débats en fin de séance. Le secrétaire général du MINDCAF avait détaillé les obstacles, chiffres à l’appui. Le financement reste un défi majeur, avait-il reconnu. Les systèmes existants doivent être modernisés, les équipes renforcées, les infrastructures sécurisées. Mais les parlementaires l’avaient interrompu avec bienveillance. Ce qu’ils attendaient, ce n’était pas une liste d’obstacles, mais un horizon. Les recommandations de la note de position étaient claires sur ce point : la mobilisation de fonds, qu’ils soient nationaux ou internationaux, doit devenir un chantier prioritaire. « Nous devons sortir le cadastre de la paperasse du XXe siècle ».

Lorsque la séance s’était approchée de la fin, un sentiment rare avait traversé l’hémicycle. Celui d’un consensus qui ne naît pas d’une posture politique, mais d’une urgence partagée. La terre n’est pas un dossier technique, avaient rappelé plusieurs intervenants. Elle est une question existentielle, sociale, historique. Dans certains villages, elle détermine la survie. Dans d’autres, elle commande la paix.

Avant de lever la séance, Sa Majesté Mama Jean Marie avait pris la parole une dernière fois. Sa voix avait couvert le bourdonnement du système de ventilation. « Nous porterons cette réforme jusqu’au bout. C’est une promesse. Pas pour nous, mais pour ceux qui attendent depuis trop longtemps que la terre redevienne un espace de justice» . Les députés avaient applaudi longuement, comme pour sceller un pacte.

À la sortie, dans le soleil déclinant de Ngoa-Ekellé, les discussions continuaient, presque animées. Derrière les phrases solennelles, on sentait la pression que les élus comptent désormais exercer sur le gouvernement. Le chantier est immense, stratégique, déterminant pour la décennie à venir.

Et dans les zones rurales, dans les quartiers périphériques, dans les campements d’éleveurs et les grands domaines agricoles, les populations attendent. Elles n’attendent pas seulement un texte. Elles attendent qu’on leur rende ce que la complexité administrative leur a souvent retiré : la sérénité de savoir où commence et où finit leur droit.

C’est peut-être là que commence réellement la réforme foncière. Dans cette promesse silencieuse, arrachée au Parlement un mercredi de novembre, et qui devra désormais se confronter à la réalité d’un pays où chaque parcelle représente bien plus qu’un simple morceau de terre .

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