La réforme foncière en gestation au Cameroun ne pourra aboutir sans une transformation profonde des comportements individuels et collectifs face à la terre. C’est l’alerte lancée par le ministre des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières, Henri Eyébé Ayissi, dans une longue exhortation citoyenne rendue publique le 22 juin 2026. Dans un contexte marqué par la multiplication des litiges fonciers, la pression démographique, les contestations coutumières et les limites persistantes du système hérité des ordonnances de 1974, le membre du gouvernement appelle les Camerounais à bâtir un « consensus minimum national » autour de la paix foncière, qu’il présente comme une condition essentielle de stabilité sociale et de développement.
Mobilisation nationale
Dans son message, Henri Eyébé Ayissi part d’un constat implicite mais lourd de sens : la question foncière au Cameroun n’est plus un simple problème administratif, mais un facteur de tension sociale structurelle qui s’est progressivement installé dans le paysage national. Derrière les transactions foncières, les projets d’aménagement, les concessions agro-industrielles ou encore les immatriculations individuelles, se dessine un système sous pression permanente, où les conflits ne sont plus des accidents isolés mais des manifestations récurrentes d’un déséquilibre plus profond.
C’est dans ce contexte que le ministre introduit l’idée de « paix foncière », non pas comme un slogan, mais comme un objectif national à construire. En appelant les citoyens à devenir des « bâtisseurs et artisans de la paix foncière », il cherche à déplacer le centre de gravité du débat : la gestion du foncier ne doit plus être perçue uniquement comme une affaire d’État ou d’administration, mais comme une responsabilité collective impliquant chaque acteur social, du village aux grandes villes, des chefferies traditionnelles aux institutions publiques.
Cette insistance sur la responsabilité partagée prend tout son sens au regard de l’évolution du système foncier camerounais. Depuis les ordonnances de 1974, le cadre juridique reste largement centralisé et parfois déconnecté des réalités locales, notamment dans les zones rurales où les droits coutumiers continuent de structurer l’accès à la terre. Cette dualité entre droit formel et pratiques coutumières crée un espace d’incertitude juridique dans lequel les conflits se multiplient, souvent sur fond de méfiance envers les institutions.
Le ministre inscrit également son appel dans une continuité politique plus large, en mobilisant les références à la paix, à l’unité nationale et à la stabilité institutionnelle régulièrement mises en avant par les autorités. Mais au-delà du registre institutionnel, son message révèle une inquiétude plus profonde : celle d’un système foncier qui, s’il n’est pas réformé en profondeur et approprié par les citoyens, risque de devenir un facteur durable de fragmentation sociale.
Dans cette perspective, la notion de « consensus minimum national » qu’il propose n’est pas anodine. Elle traduit l’idée qu’aucune réforme technique, aussi ambitieuse soit-elle, ne pourra produire des effets durables sans une adhésion sociale large, capable de transformer les pratiques quotidiennes liées à la terre, notamment en matière d’acquisition, d’occupation et de sécurisation des droits fonciers.
Sept recommandations pour encadrer une gestion foncière
Au-delà de l’appel à la mobilisation, le ministre structure son message autour d’un ensemble de recommandations qui traduisent la volonté de poser les bases d’une nouvelle éthique foncière. Ces orientations apparaissent comme une tentative de réponse à des dysfonctionnements identifiés depuis plusieurs années dans la gestion du foncier au Cameroun, notamment la lenteur administrative, les irrégularités, les conflits de titres et la fragilité de la sécurisation juridique.
Le premier axe concerne le respect strict des lois et règlements en vigueur. Dans un système où les procédures sont souvent perçues comme complexes, coûteuses et parfois opaques, Henri Eyébé Ayissi insiste sur la nécessité de restaurer une discipline juridique minimale, sans laquelle les litiges continueront de se multiplier. Cette exigence vise autant les citoyens que les acteurs institutionnels impliqués dans la chaîne foncière.
Le deuxième point porte sur la protection des droits coutumiers, particulièrement dans les zones rurales où la terre est transmise et exploitée selon des logiques communautaires anciennes. Le ministre met en garde contre les pratiques de dépossession progressive ou brutale, souvent à l’origine de tensions durables entre populations locales, administrations et porteurs de projets économiques.
Vient ensuite la question sensible des immatriculations irrégulières de grandes superficies du domaine national, un phénomène régulièrement dénoncé dans le débat public. Ces opérations, lorsqu’elles ne respectent pas les procédures légales, alimentent des accusations de spoliation et renforcent la défiance envers les institutions foncières.
Le ministre insiste également sur la lutte contre la corruption dans le secteur foncier, qu’il présente comme un facteur aggravant majeur. Dans un système où les décisions administratives peuvent avoir des conséquences économiques importantes, les pratiques illicites fragilisent la crédibilité de l’État et nourrissent les contentieux judiciaires.
Enfin, il appelle à soutenir l’assainissement du livre foncier national et à accompagner les réformes en cours, en vue de construire un système plus transparent, plus fiable et mieux structuré. L’objectif affiché est de réduire les incertitudes juridiques et de sécuriser durablement les droits de propriété, dans un contexte où les conflits fonciers représentent déjà une part importante du contentieux administratif dans certaines régions.
Une réforme foncière en construction
Le message du ministre intervient dans un contexte où la question foncière est devenue l’un des principaux points de tension sociale au Cameroun. Depuis plus d’une décennie, la pression démographique, l’urbanisation rapide et l’expansion des projets économiques exercent une contrainte croissante sur l’accès à la terre, aussi bien en milieu urbain que rural.
Dans les zones périurbaines, la montée de la valeur foncière a accentué les spéculations et les litiges, transformant la terre en un actif hautement disputé. Dans plusieurs villes en expansion, les conflits liés aux titres, aux héritages ou aux doubles attributions se multiplient, révélant les limites d’un système cadastral encore en transition.
À cela s’ajoutent les grands projets agro-industriels, miniers ou forestiers, qui nécessitent des superficies importantes et créent des tensions avec les communautés locales. Ces dernières dénoncent souvent un déficit de consultation ou une insuffisance de compensation, ce qui alimente des contestations récurrentes autour des droits d’usage et d’occupation.
Dans les zones pastorales, les conflits entre agriculteurs et éleveurs autour des couloirs de transhumance constituent un autre foyer de tensions structurelles, révélant la difficulté à arbitrer entre différentes formes d’occupation de l’espace. Ces dynamiques cumulées montrent que la question foncière dépasse largement le cadre administratif pour toucher à l’équilibre social global.
C’est dans ce contexte que l’État a relancé, depuis plusieurs années, un vaste chantier de réforme foncière, officiellement engagé depuis 2011 mais accéléré à partir de 2024. Ce processus associe aujourd’hui plusieurs acteurs institutionnels, techniques et communautaires dans une logique de concertation élargie visant à construire une politique foncière nationale cohérente.
Parmi les chantiers prioritaires figure la modernisation du cadastre, notamment à travers la numérisation des données foncières. Mais au-delà de l’outil technique, c’est toute la gouvernance du foncier qui est en jeu, avec l’ambition de réduire les conflits, de sécuriser les droits et de restaurer la confiance entre l’administration et les citoyens.
Au-delà de l’appel à la responsabilité citoyenne, le message d’Henri Eyébé Ayissi s’inscrit dans une logique de préparation politique et sociale à une réforme structurelle du foncier. Une réforme dont la réussite dépendra moins de la seule production normative que de la capacité des citoyens à adhérer à une nouvelle culture de la terre, fondée sur la discipline, la transparence et ce « consensus minimum national » autour de la paix foncière qu’il appelle de ses vœux.










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