Interpellés pour le « vol » des lunettes du ministre Alamine Ousmane Mey — finalement retrouvées dans son propre véhicule —, quatre journalistes ont passé cinq jours en garde à vue à Yaoundé. Récit d’une dérive sécuritaire qui suscite l’indignation de la profession.
Le jour où la République a vacillé pour une monture
Au Palais des Congrès de Yaoundé, la solennité des grands jours cédait doucement la place au murmure feutré des fins de cérémonies officielles. Ce 16 septembre, les Journées du Groupe de la Banque islamique de développement (BID) s’achevaient sous le patronage bienveillant du ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Alamine Ousmane Mey. Les allocutions protocolaires livrées, les poignées de main échangées et les dossiers de presse distribués, rien ne laissait présager qu’un banal incident d’intendance allait faire basculer la journée dans l’absurde. C’est alors que l’impensable survint : le ministre ne retrouvait plus ses lunettes de vue.
Ce qui n’aurait dû être qu’un moment de flottement domestique ou l’étourderie ordinaire d’un grand commis de l’État s’est immédiatement mué en une affaire d’État urgente, presque menaçante pour l’ordre public. En un battement de cils, la recherche du précieux accessoire s’est transformée en une traque fiévreuse dans les couloirs du palais. La suspicion, lourde, suffocante, s’est instantanément cristallisée sur les figures les plus exposées et les plus vulnérables du dispositif : les professionnels des médias venus enregistrer la parole gouvernementale.
Quatre journalistes installés au cœur de l’événement — François Essomba du média Chine Afrique, Igor Gwet Bibey d’Inform Plus, Solange Djuikam du site Univers Info.net et Pierre Mouchili du journal Le Procès International — ont vu le piège de la caricature sécuritaire se refermer brutalement sur eux. Sans l’ombre d’un indice concordant, sans la moindre preuve matérielle, mais investis par la force de la présomption de coupabilité, ils ont été désignés du doigt comme les auteurs présumés du rapt de la monture ministérielle.
L’appareil policier a réagi avec une ferveur digne des plus grands coups de filet antiterroristes. Comme le résumait le site Cameroun Web, au lieu de regagner leurs rédactions respectives chargés de notes, d’interviews et de matière informatique, les quatre reporters ont quitté les lieux les poignets enserrés dans des menottes. Une arrestation spectaculaire, presque surréaliste, opérée sous le regard médusé de leurs confrères et sans qu’aucun mandat formel ne vienne border la légalité de la procédure.
L’engrenage carcéral s’est enclenché avec une vitesse saisissante : un premier transfert expéditif vers les locaux du commissariat du 10e arrondissement de Bastos, immédiatement suivi d’un transfert vers les geôles humides du Commissariat central n°1 de Yaoundé. Pour François Essomba, Igor Gwet Bibey, Solange Djuikam et Pierre Mouchili, le journalisme de terrain venait de déboucher, en l’espace de quelques minutes, sur la privation pure et simple de liberté.
Aucune charge formelle, aucune qualification pénale robuste n’étayait pourtant cet embastillement impromptu. La République venait de priver quatre de ses citoyens de leur liberté d’aller et venir sur la base d’une énigme d’optique, transformant un oubli vestimentaire en une infraction de haute volée.
Retrouvées dans le cuir ministériel, mais toujours sous les verrous
Dès le lendemain de cette rafle édifiante, la comédie de pouvoir virait à la farce tragique. Premier rebondissement, et non des moindres : le bien si ardemment recherché, l’objet de tous les courroux et de toutes les inquisitions, est réapparu. Il n’était ni dissimulé dans le sac de Solange Djuikam, ni caché sous la veste de François Essomba, d’Igor Gwet Bibey ou de Pierre Mouchili. Les lunettes tant convoitées reposaient paisiblement sur les sièges en cuir du véhicule personnel du ministre Alamine Ousmane Mey, n’ayant en réalité jamais quitté l’environnement intime de leur propriétaire.
En toute logique juridique et morale, la découverte de l’objet aurait dû entraîner des excuses embarrassées et la libération immédiate, assortie de profonds regrets, des quatre reporters injustement incriminés. Mais la logique sécuritaire possède ses propres lois, rétive à admettre l’erreur : libérer l’équipage sur-le-champ aurait été avouer le ridicule de la manœuvre. Pour pallier ce naufrage intellectuel, les enquêteurs ont prestement opéré un glissement sémantique et redéfini le motif de la détention.
Fini le vol d’accessoire, place à la « suspicion d’intrusion non autorisée » au sein d’une réunion censée s’être tenue à huis clos dans l’enceinte du Palais des Congrès. Sur la foi de cette nouvelle pirouette administrative, le parquet a ordonné des investigations complémentaires, prolongeant d’autorité le séjour des quatre journalistes au fond des cellules de la capitale. L’absurdité du grief initial s’est ainsi dissoute dans la lourdeur d’un arbitraire bureaucratique déterminé à sauver la face.
Le maintien en garde à vue s’est donc étiré tout au long du week-end, enfermant les reporters dans l’angoisse des détentions sans horizon. Pourtant, à l’analyse, cette seconde accusation s’avérait tout aussi vacillante que la première. Le Palais des Congrès de Yaoundé demeure un édifice public, et la cérémonie de clôture des journées de la BID constituait un événement officiel de portée internationale auquel ces quatre professionnels assistaient dans le cadre strict, vérifiable et légitime de leur travail d’information.
Ce n’est finalement que le lundi 21 septembre, au terme de cinq éprouvantes journées de détention arbitraire, que la porte des geôles s’est enfin ouverte pour François Essomba, Igor Gwet Bibey, Solange Djuikam et Pierre Mouchili. Déféreurs et présentés au procureur de la République près le Tribunal de première instance du Mfoundi, ils ont vu le dossier se dégonfler comme un ballon de baudruche : aucune poursuite retenue, aucune infraction caractérisée, l’enquête se concluant par un vide juridique absolu.
Reste ce triste bilan : cinq jours de vie confisqués, cinq jours de liberté volés à des professionnels irréprochables, simplement parce qu’un ministre avait égaré ses verres correcteurs. Une mésaventure d’un burlesque amer qui laissera une empreinte indélébile sur les quatre confrères et sur la conscience de la corporation tout entière.
« Détention arbitraire », dénonce la profession
La remise en liberté sans la moindre charge retenue n’a pas fermé la parenthèse ; elle a au contraire ouvert une fracture cuisante au sein du paysage médiatique national. Très rapidement, les organisations de défense des travailleurs de la presse se sont élevées contre ce qu’elles considèrent comme un abus de pouvoir flagrant. Le Syndicat national des professionnels de l’information et de la communication (Spic) tout comme le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (Redhac) ont fermement condamné cette garde à vue, dénonçant une « détention arbitraire » subie par des reporters attaqués dans l’exercice même de leur métier.
Dans les colonnes des journaux et sur les plateformes d’information, la colère s’est teintée d’une ironie mordante face à la disproportion des moyens engagés pour une affaire si dérisoire. Cameroun Web a notamment souligné que cette rocambolesque séquence « jette une lumière crue sur la vulnérabilité quotidienne des journalistes au Cameroun ». Le journal d’ajouter, dans une formule devenue virale, qu’en jetant des reporters au cachot pour un soupçon aussi grotesque, les forces de l’ordre n’ont pas seulement recherché un accessoire de mode : elles ont, par pur zèle, « aveuglé la liberté d’informer ».
L’onde de choc a ravivé la mémoire de la corporation, traumatisée par de trop nombreuses gardes à vue injustifiées, intimidations et saisies de matériel. À travers les figures de François Essomba, Igor Gwet Bibey, Solange Djuikam et Pierre Mouchili, c’est l’ensemble de la profession qui s’est sentie directement visée et humiliée. Le message envoyé par les institutions apparaît particulièrement inquiétant : le moindre prétexte, aussi absurde ou futile soit-il, peut aujourd’hui servir de levier pour embastiller un journaliste de terrain.
L’épisode met à nu la précarité structurelle du journalisme au Cameroun, où la proximité physique avec les hommes de pouvoir expose paradoxalement à tous les arbitraires. La question de la protection juridique des reporters sur le terrain se pose désormais avec une acuité brûlante, au moment même où les textes légaux garantissant la liberté d’expression semblent si facilement contournés par le zèle policier.
De son côté, le journal Camer a préféré soulever l’absurde par la derision, interrogeant dans une chute acide le coût réel d’une paire de lunettes ministérielle dans le Cameroun contemporain. Pour les quatre journalistes d’Aujourd’hui, la réponse est désormais inscrite dans leur chair et leur mémoire : le prix à payer aura été exactement de cinq jours de liberté volés à l’ombre des cellules du Mfoundi.
Cette affaire laissera des traces profondes dans les rapports entre les médias et le gouvernement. Elle démontre avec une clarté désolante la facilité avec laquelle les droits fondamentaux des acteurs de l’information peuvent être suspendus au nom du bon vouloir ou de l’étourderie d’un dignitaire du régime.
Le Lunettesgate franchit les frontières
Bien vite, l’écho de ce fait divers d’État a largement dépassé les collines de Yaoundé pour essaimer dans toute la sous-région et au-delà. Le site Le Bled Parle a documenté avec précision l’enchaînement des faits, mais c’est surtout au Gabon, au Bénin et singulièrement au Burkina Faso que les médias locaux se sont emparés du dossier avec une verve unanime, oscillant entre consternation et sarcasme héroïque face au ridicule de la situation.
Au Burkina Faso, le portail Faso.net n’a pas hésité à qualifier l’épisode d’« affaire biscornue aussi rocambolesque qu’hilarante », pointant du doigt la dérive kafkaïenne d’une administration policière prête à tout pour satisfaire les humeurs d’un ministre. Pour le journal burkinabè Aujourd’hui, cette affaire dépeint une corporation « chiffonnée aux entournures » et « vent debout contre cet opprobre jeté à la profession », rappelant la difficulté poignante de faire du journalisme face à des dirigeants omnipotents.
Cette résonance sous-régionale, popularisée sur les réseaux sociaux sous le mot-dièse Lunettesgate, intervient dans un contexte déjà particulièrement assombri pour la liberté de la presse dans le pays. Dans son dernier classement annuel sur la liberté de la presse, l’organisation Reporters sans frontières (RSF) a rangé le Cameroun au 133e rang mondial, marquant un nouveau recul par rapport à l’année précédente. L’ONG continue de classifier le pays parmi les terrains les plus risqués du continent africain pour l’exercice du métier de journaliste.
Derrière le masque comique d’une paire de verres égarée dans une voiture ministérielle se cache ainsi la réalité violente d’une liberté sous surveillance. Le sarcasme salutaire des internautes et des éditorialistes régionaux ne saurait masquer la gravité des faits : à Yaoundé, la parole publique et le droit d’informer restent sous le coup de l’arbitraire le plus déroutant.
L’histoire retenue sous le nom de « Lunettesgate » restera comme un cas d’école dans les annales des dérives sécuritaires de la région. Elle rappellera longtemps que si les lunettes d’un ministre peuvent facilement se retrouver sur une banquette arrière, la liberté, elle, exige une vigilance de chaque instant pour ne pas rester enfermée dans l’ombre des préjugés d’État.










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