Après le rejet du texte en commission parlementaire, le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô hausse le ton, tout en maintenant la porte ouverte au dialogue. Face aux exigences de Pastef, il défend ses arbitrages budgétaires et prévient que le gouvernement dispose de « ressorts constitutionnels » pour sortir de l’impasse. À la veille de la plénière de mardi, l’affrontement entre l’exécutif et sa majorité parlementaire met à l’épreuve les institutions sénégalaises.
Face aux journalistes, dimanche 25 octobre, au Building administratif de Dakar, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô a adopté un ton maîtrisé, mais ses déclarations ont laissé transparaître la fermeté de l’exécutif face au blocage de la loi de finances rectificative (LFR) 2026. Le Premier ministre s’est employé à défendre les choix de son gouvernement, tout en multipliant les appels à la responsabilité des députés. « Nous préférons le dialogue. Le Sénégal est un pays de dialogue », a-t-il affirmé, avant de prévenir que le gouvernement utiliserait « tous les outils institutionnels » si le blocage devait perdurer. À la veille d’une nouvelle confrontation parlementaire, son intervention vise autant à convaincre sur le fond du budget qu’à rappeler les conséquences politiques et économiques d’une impasse prolongée.
Un budget rectificatif rejeté, une majorité divisée
Le bras de fer a franchi un cap le vendredi 23 octobre, lorsque la Commission des finances et du contrôle budgétaire de l’Assemblée nationale a rejeté le projet de loi portant LFR 2026 ainsi que les deux amendements présentés par le gouvernement. Le vote a placé l’exécutif en difficulté devant une Assemblée dominée par Pastef-Les Patriotes, qui dispose de 130 sièges sur les 165 que compte l’hémicycle. Le rejet en commission ne clôt cependant pas la procédure : le texte doit encore être examiné en séance plénière, prévue mardi 27 octobre. C’est autour de cette échéance que se concentrent désormais les tractations et les prises de parole des deux camps.
La majorité parlementaire ne présente pas son opposition comme un refus de principe de réviser le budget. Dans ses explications, Pastef conteste plutôt la copie soumise par le gouvernement et réclame des modifications substantielles. Le parti demande notamment la préservation des investissements publics et des dépenses sociales, une meilleure protection du pouvoir d’achat, la réduction des dépenses de fonctionnement jugées non prioritaires ainsi qu’un contrôle renforcé des crédits spéciaux. Il réclame également des éclaircissements sur les déficits projetés et la publication d’audits relatifs à la dette non financière de l’État. Pour les députés contestataires, le gouvernement doit justifier ses arbitrages et démontrer leur cohérence avec les orientations politiques défendues par Pastef.
Les chiffres expliquent l’ampleur du désaccord. Le projet de LFR ramène les recettes attendues de l’État de 6 188,8 à 5 848,7 milliards de francs CFA, soit une baisse de 340,1 milliards. Dans le même temps, le déficit budgétaire est réévalué à 7,6 % du produit intérieur brut, contre 5,4 % dans la loi de finances initiale. Les dépenses d’investissement financées sur ressources internes sont notamment revues à la baisse, tandis que les subventions énergétiques passent de 250 à 790,3 milliards de francs CFA. Ces révisions traduisent les difficultés auxquelles les finances publiques sont confrontées, mais elles soulèvent aussi la question de la répartition de l’effort budgétaire entre les investissements, les dépenses sociales et les autres engagements de l’État.
Pour Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô, ces ajustements répondent à une dégradation des hypothèses économiques retenues lors de l’adoption du budget initial. La baisse des recettes attendues du Plan de redressement économique et social, la hausse des charges liées à l’énergie et les difficultés de mobilisation de certains financements extérieurs ont contraint le gouvernement à revoir ses priorités. Le Premier ministre a notamment fait état de 239 milliards de francs CFA de financements attendus mais non mobilisés. L’exécutif affirme avoir préservé les engagements bénéficiant de ressources sécurisées et reporté certains projets dont l’exécution ne pouvait plus être assurée dans les délais initialement envisagés.
Le chef du gouvernement s’appuie également sur l’histoire récente du budget pour contester les critiques de sa majorité. La loi de finances initiale pour 2026 avait été présentée à l’Assemblée nationale par Ousmane Sonko lorsqu’il occupait encore la Primature, avant d’être adoptée. Pour Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô, la LFR ne constitue donc pas une rupture totale avec le budget initial, mais une révision rendue nécessaire par l’évolution des recettes et des charges. Il invite les députés à dépasser les déclarations générales pour présenter des amendements précis, susceptibles de modifier le texte sans aggraver les contraintes financières du pays.
Al Amine Lô entre fermeté budgétaire et avertissement institutionnel
Au cours de sa conférence de presse, le Premier ministre a clairement refusé de présenter la négociation comme une succession de concessions politiques. « Il n’y a pas de concession particulière à faire. Il n’y a pas de concession à faire », a-t-il déclaré, tout en se disant convaincu qu’un accord restait possible. Il a notamment invité les parlementaires ayant rejeté le texte en commission à formaliser leurs propositions. « Nous leur demandons de privilégier le dialogue institutionnel et leur demandons de formuler les amendements. Ne punissez pas le peuple. Présentez vos amendements », a-t-il insisté. Son message consiste à maintenir le contenu général du projet tout en laissant ouverte la possibilité d’ajustements parlementaires.
Les crédits spéciaux, souvent désignés comme des fonds secrets, constituent l’un des principaux points de friction. Pastef demande davantage de transparence et un encadrement de ces ressources. En réponse, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô a soutenu que ces crédits représentent moins de 1 % du budget, contestant qu’ils puissent justifier le blocage de l’ensemble des textes financiers. Il a également dénoncé ce qu’il considère comme des « contre-vérités » sur le sujet, affirmant que des députés contribuaient eux-mêmes à leur diffusion. « Je sais ce que j’ai trouvé à la Primature et ce que je n’ai pas trouvé », a-t-il lancé, en évoquant les discussions sur l’encadrement de ces fonds et les démarches entreprises au sein de l’exécutif.
L’affrontement a également pris une dimension institutionnelle avec la demande d’Ousmane Sonko d’organiser un débat public avec le Premier ministre sur la LFR. Le président de l’Assemblée nationale, qui dirige également Pastef, avait lancé cette proposition lors d’un point de presse le 19 octobre, en contestant les orientations budgétaires du gouvernement. Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô a écarté cette formule, estimant qu’un débat public entre les deux responsables ne correspondait pas à leurs fonctions institutionnelles. « Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, je ne peux pas débattre avec vous. La Constitution me l’interdit », a-t-il déclaré, en précisant toutefois qu’il était disposé à se rendre à l’Assemblée avec les ministres concernés pour répondre aux interrogations des députés.
L’avertissement le plus marquant concerne les moyens dont dispose le gouvernement si aucun accord n’est trouvé. « Si un blocage doit perdurer, nous allons utiliser tous les outils institutionnels », a prévenu le Premier ministre, sans détailler les mécanismes auxquels il faisait référence. Il a par ailleurs écarté, à ce stade, l’idée d’engager la responsabilité du gouvernement dans une épreuve de force avec sa majorité, estimant que le contexte ne permettait pas de s’offrir un tel affrontement. « Comment imaginer s’offrir le luxe d’engager la responsabilité du gouvernement avec la majorité alors qu’on attend les athlètes ? », s’est-il interrogé. La formule laisse entendre qu’il privilégie encore une issue négociée, sans renoncer aux options prévues par les institutions.
Le chef du gouvernement a enfin adressé un avertissement politique aux députés avant la séance plénière. « Quand c’est le monde entier qui vous regarde, vous n’avez pas le droit d’offrir un spectacle qui peut être traité comme une théâtralisation », a-t-il déclaré, appelant les parlementaires à « se ressaisir » et à retrouver les ressorts du dialogue démocratique sénégalais. Il a également rappelé les conséquences concrètes qu’un blocage prolongé pourrait avoir sur les entreprises du bâtiment et des travaux publics, les fournisseurs de l’État, les travailleurs et les ménages. En défendant la LFR comme un instrument nécessaire au règlement des engagements publics, il cherche à déplacer le débat au-delà du conflit entre responsables politiques, vers les conséquences d’un retard dans l’exécution budgétaire.
Sonko maintient la pression, le dialogue reste à concrétiser
De son côté, Ousmane Sonko défend une autre lecture de la situation budgétaire. Lors de son point de presse du 19 octobre, il avait dénoncé un projet qui, selon lui, ne correspond pas aux orientations de l’Agenda national de transformation. Il a notamment mis en cause la baisse des crédits d’investissement, les choix relatifs aux subventions et les conséquences possibles sur les dépenses sociales. Le président de Pastef a aussi évoqué la nécessité de préserver le pouvoir d’achat et proposé de ramener la TVA de 18 % à 15 %. Sur le texte, sa position consiste à ne pas donner de blanc-seing au gouvernement : il avait alors déclaré que Pastef ne rejetait ni ne validait le projet à ce stade, tout en avertissant qu’il serait refusé s’il demeurait inchangé.
L’invitation à un débat public adressée au Premier ministre s’inscrit dans cette stratégie de confrontation politique. Sonko entend exposer directement les divergences sur la LFR et contester les choix de l’exécutif devant l’opinion. Mais Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô refuse que ce désaccord se règle par un duel médiatique entre les deux responsables. Il privilégie une discussion institutionnelle avec les députés et les ministres compétents, dans laquelle les objections pourraient être examinées et traduites en amendements. Les deux hommes affichent ainsi des méthodes différentes pour sortir de la crise : un débat public réclamé par le président de l’Assemblée nationale, des échanges parlementaires encadrés par le Premier ministre.
Cette opposition intervient dans un contexte où le désaccord budgétaire se double d’une rivalité politique au sein du camp arrivé au pouvoir. Pastef conserve une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, tandis que le gouvernement doit obtenir une issue parlementaire à un texte qu’il juge nécessaire à l’ajustement des finances publiques. Le conflit révèle une difficulté de coordination entre l’exécutif et sa majorité, mais il ne permet pas, à lui seul, de conclure que Pastef cherche à provoquer une crise nationale. Les demandes du parti portent sur des choix budgétaires précis, même si le rejet en commission et les déclarations croisées ont durci le rapport de force.
Le risque immédiat est celui d’un blocage prolongé, avec des conséquences sur l’exécution des dépenses et le financement des engagements de l’État. Le gouvernement met en avant les retards de paiement, les chantiers interrompus et les difficultés de trésorerie auxquelles sont confrontées certaines entreprises. Pastef insiste, pour sa part, sur la protection des investissements, des dépenses sociales et du pouvoir d’achat. Ces deux préoccupations renvoient à une même question : comment répartir l’effort de redressement budgétaire sans compromettre les priorités économiques et sociales du pays ? La séance plénière de mardi devra apporter des éléments de réponse, qu’il s’agisse d’un vote, d’amendements ou d’une nouvelle phase de négociation.
Avant cette échéance, Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô a lancé un nouvel appel au dialogue pour ce lundi, se disant disposé à se rendre à l’Assemblée nationale avec les ministres concernés afin de répondre aux questions des députés. Cette main tendue constitue une dernière tentative de rapprochement avant l’examen du texte. Toutefois, à l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune rencontre n’a été officiellement annoncée du côté de la présidence de l’Assemblée nationale. Le compte à rebours est donc engagé : entre la recherche d’un compromis et la perspective d’un recours aux mécanismes institutionnels, ce lundi pourrait peser sur l’issue du vote prévu mardi.









